Comme je vous le mentionnais, l’année de mes dix-sept ans fut riche en expériences et en découvertes. Avec la décennie des années 1970, apparaissent au Québec dans la mouvance du phénomène de la contre-culture aux États-Unis (mouvement hippie, réaction à la guerre du Viêt Nam, Woodstock) les premières communes hippies. À vrai dire, la perception populaire face au phénomène ne bénéficiait pas d’une image très positive. Pour bien des gens, ces communes étaient des regroupements de hippies fumeux de pot en marge de la société, pratiquant l’amour libre.
La Source décida, dans l’optique d’un prolongement de l’action lié à la mission de l’organisme, de créer une commune. Lieu de réflexion et de réalisation de projets concrets, celle-ci regroupait des personnes membres de la Source. De mémoire, il me semble que cinq à six personnes en faisaient partie. Vous comprendrez que l’esprit qui animait mes amis n’avait rien à voir avec le libéralisme des mœurs et la recherche de joies enfumées lors des soirées festives des communes hippies de l’époque. L’idée de me joindre à ce groupe m’animait vraiment! J’avoue que je me foutais pas mal de ce que les gens pouvaient en penser. De toute façon, je connaissais la valeur de la démarche de mes collègues et le sérieux de notre organisme sous la direction du Père Giroux.
Au grand découragement de mes parents, ceux-ci ont dû s’habituer à me voir sandales aux pieds, portant barbe et cheveux longs. Je vécus cette période de quelques mois (quatre) très intensément, faisant l’apprentissage du partage des tâches, la préparation des repas et la dynamique de groupe. Pas toujours évident d’assumer les règles établies par la majorité et de s’harmoniser au caractère de chacun. Enfin, j’y ai appris beaucoup sur moi-même et le sens du mot communiqué.
À cet âge, se retrouver sous le même toit qu’un professeur, un philosophe, un prêtre, un travailleur social et un ouvrier dont les démarches sont à la fois spirituelles et engagées dans la poursuite de l’action humanitaire, commandait une maturité que je ne possédasse pas totalement. Malgré tout, j’étais à l’école de la vie et j’apprenais en écoutant parler mes amis plus vieux et expérimentés. J’avais abandonné le secondaire, et ce, malgré le désaccord et l’incompréhension ressentis par les membres de ma famille. Je savais intérieurement que j’y retournerais un jour. Dans ma tête, tout était clair : je serais tôt ou tard diplômé universitaire, un point c’est tout. Je ne pouvais envisager mon cheminement académique sans des pauses incontournables où j’apprenais sur moi et calmais ma soif de vivre et de découvrir de nouveaux horizons.
Je vais vous raconter une histoire authentique liée à l’apprentissage de la préparation du repas du soir pour un groupe d’hommes affamés après une journée de travail exigeant. Un de mes amis avait la charge, ce soir-là, de nous concocter le repas du souper. Moi je travaillais comme inspecteur sur la tour à gaz d’Hydro Québec, rue Verdun dans le quartier St-Malo. J’étais assigné à la ronde de nuit depuis le début de mon emploi, c’est-à-dire quelques mois. Les autres membres de la commune occupaient des postes de jour. Chacun d’entre nous avait la tâche de préparer le souper, et ce, à tour de rôle. Ce soir-là, la personne désignée nous annonça en grande pompe qu’un civet de lièvre avec petites patates bouillies accompagné d’une salade verte de jardin agrémentée de crème fraîche nous serait servi vers les 19 heures, heure habituelle du repas du soir. Nous avons faim et sommes pressés de goûter ces lièvres cuisinés par le maître-chef du jour. Ce dernier nous permettait à l’occasion d’aller humer ces petites bêtes à la vue desquelles nos papilles gustatives s’emballaient, sachant qu’elles allaient faire notre délice. Voilà le moment tant attendu enfin arrivé. Table bien montée et verre de rouge accompagnaient ce repas un peu spécial!
Chacun d’entre nous est appelé à la cuisine par le chef pour qu’il remplisse notre assiette du délicieux civet et des petites patates rondes bouillies à point. Une fois tout le monde servi, nous levons notre verre à la santé de notre ami le cook et commençons à déguster notre plat. Nous mangeons tous avec appétit et sans retenue, manifestant par une gestuelle approbatrice le goût fin et magnifiquement assaisonné des lièvres bouillis.
La parole est animée, heureuse, contre poids à une journée de travail souvent éreintante pour plusieurs d’entre nous. Le plat principal terminé, la discussion bifurque sur la préparation et la façon d’apprêter ce petit animal des bois. Notre ami le chef explique comment il s’y est pris pour la cuisson du lièvre en nous avouant candidement qu’il en est à sa première expérience du genre. Des félicitations et des bravos accompagnaient notre satisfaction. Franchement, pour une première fois, c’était drôlement réussi! Au fur et à mesure de ses explications, nous découvrons que nous avons aussi mangé les abats de nos petits animaux. Pourquoi pas? Excellent pour la santé le foie et tout le tralala… Enfin, nous cherchons à identifier les petites boules noires rencontrées çà et là dans nos assiettes. Question : d’où provenaient-elles? Interrogations, tentatives d’explications, rien à y faire, personne autour de la table ne détenait la réponse. L’un d’entre nous décida d’en avoir le coeur net et téléphona à un copain cuisinier professionnel dans un restaurant de Québec. Silence. Nous écoutons tous religieusement la réaction de Pierre et tentons d’anticiper la réponse. Ce dernier revient s’asseoir à la table, le regard un peu gêné, et nous dévoile que le contenu des petits sacs insérés dans l’antre de nos bêtes contenait aussi l’intérieur des intestins de nos lièvres dégustés. Pas un mot dans la pièce, nous ne venons d’apprendre que les petites boules noires englouties avec gourmandise étaient le produit de l’intestin grêle de nos petits lièvres! Blancheur sur certains visages, rictus non contrôlé pour d’autres, nous reniflions nos haleines, incrédules d’avoir mis en bouche le crottin fort goûteux de cet animal héros perdant d’une des fables de Lafontaine. Pas besoin de vous dire que cette histoire drôle à en vomir de gêne a poursuivi pendant des années notre chef-cuisinier d’un soir, ses hôtes ridiculisés par l’ingestion de ces petites boules noires.