Chapitre IV – La source, encrage de ma jeunesse

Un jour, un copain de collège m’informe qu’il existe des jeunes (18-35 ans) regroupés à Beauport sous le nom de La Source. Ils travaillaient bénévolement à sensibiliser la population de la région de Québec à l’importance de l’aide humanitaire internationale et la dénonciation des injustices sociales dans notre milieu. Quelques années plus tard (à l’âge de dix-sept ans, 1971), j’intègre avec enthousiasme cette bande de jeunes ouvriers et intellectuels dont le chef était le Père Jacques Giroux, missionnaire du Sacré-Coeur, enseignant à l’école secondaire aujourd’hui dénommée François-Bourrin. La mission du groupe, l’esprit de camaraderie, la poursuite d’une démarche humanitaire et culturelle m’attiraient au plus haut point! J’étais le benjamin du groupe, j’avais la chance de côtoyer une jeunesse adulte, belle dans le coeur et dans l’âme. Le lieu physique où se déroulaient les activités était une ancienne grange-porcherie derrière l’école secondaire François-Bourrin de Beauport. Désaffecté et rénové, ce bâtiment plein de charme, chaleureux, entouré d’arbres centenaires, permettait la présentation de soirées artistiques, de conférences, de réunions et autres activités.

Je me souviens qu’un soir Félix Leclerc, le chantre, le poète était en spectacle sur la scène de cette petite salle à l’italienne finie en planches de grange et de bardeaux de bois. Elle pouvait accueillir près de soixante-dix personnes collées les unes près des autres. Deux spots pour l’éclairage, une petite console, un micro, un immense foyer au mur du fond de la salle, des tables en bois avec quatre chaises et des nappes à carreaux, une ambiance telles les boîtes à chansons des années soixante. Bien entendu, ce soir-là, salle comble, des émotions, des bravos, le coeur plein, un sentiment de fierté d’appartenir à ce peuple que les musiques et les textes poétiques de Félix suscitaient en chacun de nous. À toute heure du jour ou du soir, des discussions animées naissaient autour de la table de la cuisine, pièce centrale du bâtiment. Café, bière, tabac, papier à cigarettes et guitare accompagnaient nos échanges et points de vue sur les sujets les plus divers. Cette table accueillait surtout du rire, du rire plein nos mâchoires. Le sentiment d’être heureux ensemble, d’appartenir à une jeunesse privilégiée et marginale. Nous étions contents de vivre, ne manquions aucune occasion de faire la fête. À ce chapitre, nous savions faire! J’étais très souvent l’instigateur de soirées festives et bien animées.

Sur le plan sociologique, les années soixante-dix représentent une époque époustouflante, effervescente même! Fin de la Révolution tranquille, l’avènement du Parti Québécois, le rapport Parent (révolutionne le monde de l’éducation), la création des cégeps et des polyvalentes, le Bill 22, la loi 101 qui suivit plus tard, l’arrestation et l’emprisonnement des trois chefs syndicaux à Orsainville (j’étais de la marche des contestataires), la montée du féminisme, la création du FLQ (Front de libération du Québec) et ses conséquences malheureusement tragiques, la montée du nationalisme politique et culturel au Québec, l’idée de la sociale démocratie, la nationalisation d’un certain nombre de richesses naturelles, les René Lévesque et les Pierre Bourgault, les Jean Lesage, Daniel Johnson, Gilles Vigneault et Félix Leclerc. En somme, un Québec qui a le goût de grandir, de s’ouvrir à lui-même, aux autres, au monde.

Un projet qui nous tenait beaucoup à cœur était celui du développement de la petite communauté de Villa Riva en République Dominicaine. Toutes nos énergies étaient mobilisées au soutien d’actions concrètes et structurantes : rénovation de l’usine de riz, travaux d’entretien du dispensaire, visite des malades à la léproserie, aide financière pour l’éducation des jeunes du village. Déjà à cette époque, la réflexion du groupe et du Père Giroux sur la problématique du développement des pays du Tiers-Monde était alimentée par une expérience du terrain et une vision lucide de celle-ci. Nous étions dans la mouvance de la théologie de la libération et c’est cette grille d’analyse pour l’affranchissement des peuples opprimés par la dictature et le capitalisme sauvage que nous avions adoptée. L’année de mes dix-sept ans fut riche en expériences, en évolution personnelle et en émotions diverses. Mon intégration à La Source fut pleine et entière. Je me sentais aimé et apprécié par des gens plus vieux que moi que j’admirais et de qui j’apprenais à développer une certaine compréhension du monde, mon goût artistique, et surtout la confiance en moi.

Je peux affirmer aujourd’hui, avec le recul et la connaissance des hommes, que le père Jacques Giroux était un visionnaire, un être engagé et hautement charismatique. Un homme d’une grande spiritualité, un être d’exception par sa détermination, sa foi dans la jeunesse et l’humanité souffrante.

À ceux et celles qui se reconnaissent et qui étaient de cette époque, faites-moi parvenir vos commentaires et photos. Il me fera plaisir de faire partager ces moments sur mon site.