Chapitre VIII – Toronto, la belle Anglaise

Début septembre 1971, mes bagages sont faits. Mes adieux à mes amis de la Commune aussi. Un billet de train, aller simple en poche, direction Toronto. Cinquante dollars pour débuter cette nouvelle expérience et la promesse faite à mon père de ne pas revenir avant la période des fêtes. J’allais tenir le coup, ne serait-ce que par orgueil! Je laisse derrière moi ma famille, mes amis de la Source, mon travail de nuit pour Hydro-Québec, mais aussi une personne de qui j’étais amoureux. Jeune enseignante d’anglais au collège de Beauport, elle avait cinq années de plus que moi. Quand j’y repense, ce fut mon premier amour qui laissa des traces au cœur. J’étais trop jeune pour elle, je le devinais. Toronto me ferait vieillir!

Vivre dans un autre ailleurs et découvrir de nouveaux horizons était des motivations puissantes. Apprendre l’anglais, ma justification, mon prétexte, mais le goût de l’aventure était plus fort encore. Une amie du père Jacques Giroux, Monique Giroux, aucun lien de parenté, travaillait comme professeur de français à Toronto depuis quelques années. Elle m’offrit de louer une chambre dans son immeuble situé en banlieue. Une occasion formidable que je ne pouvais refuser. Je quittai Québec avec un endroit où loger, c’était merveilleux!

Arrivé dans cette ville anglo-saxonne, je remarquai la propreté des lieux, la politesse des gens, la beauté des arbres, la présence constante d’écureuils bedonnants, cohabitants, sûrs d’eux-mêmes, avec les citoyens. Ah, j’oubliais la température : dix degrés plus hauts que celle de Québec. Je me sentais vraiment étranger, découvrant un autre mode de vie. Voilà ce que j’aimais, me sentir différent, obligé d’apprivoiser de nouveaux repères visuels, de nouvelles odeurs, une cité encore plus cosmopolite que Montréal.

Je ne possédais que très peu d’argent. Je fus rapidement confronté à la dure réalité d’un segment du marché du travail que l’on appelait en anglais le cheap labor. Après quelques jours d’adaptation à mes nouveaux quartiers, c’est-à-dire : une chambre avec un lit, une armoire massive en bois pour le rangement des vêtements, un petit poêle à deux ronds, pas de fourneau, un minifrigo et une toilette commune avec bain à l’étage. Voilà pour mon domicile, par ailleurs très propre. Par chance, Monique et sa sœur cadette habitaient l’immeuble. Les soirées et les fins de semaine meublées par la présence de ces deux amies animaient ma vie torontoise, facilitant mon adaptation. Chaque matin, je me rendais au manpower le plus près, à 6 h, et je faisais la file pour donner mon nom, dans l’attente et l’espérance d’être appelé. Toutes sortes de emplois d’un jour étaient offerts, allant de plongeur dans un restaurant à manutentionnaire de marchandise.

Je me fatigue assez rapidement de ce rituel à risque. Un matin, je décide de me rendre sur la rue Yonge, l’équivalent de la rue Ste-Catherine à Montréal. Au cœur de la grande cité anglaise, j’arpente la rue la plus commerciale de la ville avec l’idée bien arrêtée de me trouver du travail à temps plein. Au premier restaurant que je vois, j’entre et demande à parler au gérant. J’avais préparé quelques phrases en anglais qui incluaient les mots need, work, immediately. Enfin, vous voyez le genre. Ce dernier vint à ma rencontre. Il m’écouta attentivement, arborant un léger sourire, puis m’avisa sur le champ de mon embauche. Première directive, être au travail pour 6 h le lendemain matin. Je travaillerais comme plongeur et aide-pâtissier, au besoin.

Fou de joie, je retournai à ma nouvelle demeure annoncer la bonne nouvelle à Monique, ma propriétaire. Je me souviens, ce soir-là, d’avoir appelé mes parents pour les informer que je venais de décrocher mon premier travail à Toronto. Par le ton de sa voix, je sentais mon père fier de moi. Dès que j’ai eu douze ans et que je lui ai manifesté mon désir de gagner mon argent de poche, mon père a toujours su me dénicher de petits emplois. Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais j’ai eu le grand bonheur d’avoir un père formidable. Un homme doté d’une grande intelligence de cœur. Je l’aimais. Un tendre au sein d’une génération où les hommes n’osaient pas laisser paraître leur vulnérabilité. C’est un drôle de paradoxe : je le trouvais beau quand il était fragile et émotif, même si jeune adolescent j’aurais aimé qu’il démontre la force de mes grands-pères.

En écrivant ces lignes, j’ai le goût de pleurer, je m’ennuie de lui, de ce père tant aimé. Il me semble que je ne lui ai pas assez dit combien je l’aimais. J’ai exigé beaucoup de lui comme père et comme homme. Aujourd’hui, je suis dans la cinquantaine, je regarde ma vie par-dessus mon épaule et je dois admettre que j’ai été un père absent, peu importe les raisons. Parfois la vie nous entraîne dans de drôles de sillages. Le destin ne s’écrit pas toujours comme un blogue.

L’aventure torontoise se poursuit. Je quitte mon travail de plongeur après six semaines et débute comme manutentionnaire pour Canadian Tire. Entre temps, je joins les rangs de l’association France-Toronto afin de développer un réseau d’amitiés avec des francophones. J’offre mes services comme chansonnier de fin de semaine. Je passe une petite audition et le tour est joué : me voilà troubadour de la chanson francophone à Toronto! Cette incursion dans l’univers de la chanson par le biais de ces rassemblements du vendredi soir allait me faire rencontrer plein de nouveaux amis (es) et me donner encore plus de confiance en moi. Je découvre une vie francophone très riche et dynamique à Toronto. Je prends aussi conscience que l’on peut s’adapter à un nouveau milieu même si celui-ci nous est étranger par sa langue et son mode de vie culturel. J’avoue que j’aime Toronto, sa lumière, ses parcs, sa propreté, la politesse et la discipline des citoyens. Je suis sous le charme, ce qui ne m’empêche pas de m’ennuyer du Québec, bien au contraire. Mon ami Simon, ami de Monique ma propriétaire, m’invite chez lui un soir pour prendre le verre de l’amitié. Il en profite pour me présenter à des nouvelles gens. Je remarque parmi les invités une jeune femme à l’allure distinguée et aux yeux de ciel d’été. Elle est franchement jolie, blonde, menue, vive dans l’expression et le regard. J’entreprends avec elle une conversation afin de mieux la connaître et espérer une suite possible après ce premier contact. Coup de foudre! J’en rêve le premier soir. Son parfum m’habite et ses yeux demeurent dans ma mémoire de nuit. Une histoire d’amour qui ne dura que le temps de quelques sorties : cinéma, discothèque, bars de chanteurs western. Bref, trop court pour moi.

Un soir, elle m’annonce qu’elle doit quitter Toronto pour Vancouver, l’occasion pour elle de réaliser un stage d’études important. Loin des yeux, loin du cœur, je savais que cet envol pour Vancouver mettrait un terme à notre relation naissante. J’avais prévu un retour dans ma patrie pour Noël et nous étions à quelques semaines de ce rendez-vous incontournable. Mon expérience s’achevait. Plier bagages, retourner chez moi était l’unique pensée qui m’animait. Tous mes buts étaient atteints. J’emporterais avec moi le doux souvenir de ma belle Torontoise, des amitiés et des expériences de travail formatrices pour l’apprentissage de la langue anglaise.

Une surprise de taille m’attendait à mon retour. Ma sœur Maryse et mon meilleur ami de la Souce étaient tombés amoureux. Ma professeure d’anglais était toujours célibataire. Peut-être que…?