Chapitre IX — France pays de mes ancêtres, j’arrive!

Nous sommes en juin 1972, déjà quelques mois sont passés depuis mon retour de Toronto. Je travaille sur un projet jeunesse financé par le gouvernement du Québec. La Source avait obtenu une subvention visant à sensibiliser la population de la Côte-de-Beaupré à la problématique du développement d’un petit village situé en République dominicaine. Nous devions construire une maquette à l’échelle représentant le village de Villa Riva. Dans le cadre d’une exposition temporaire, faire découvrir aux citoyens les réalisations faites à ce jour par nos bénévoles sur le terrain, sans oublier les constructions potentielles si les sous sont au rendez-vous. Durant ce temps, ma sœur et mon meilleur ami Gilles se fréquentent beaucoup plus sérieusement que je ne l’aurais imaginé. Je suis toujours amoureux de Michèle que je vois pratiquement tous les jours à la Source. Évidemment, il s’agit d’une relation d’amitié pour elle. Un peu moins pour moi. Nous poursuivons cette relation dans un plaisir partagé avec un petit groupe de copains. Nous avons le sens de la fête. Je me souviens de Serge Bouchard, Danièle L’Italien, Michèle Grenier, André Soucy, Gilles Lévesque et quelques autres joyeux lurons. Les pistes de danse de La Bastogne, l’école Mgr Robert à Beauport et autres endroits du même acabit ont été témoins de notre joie de vivre et de notre goût pour les soirées festives. Je passerai sous silence les nuits dans certaines discothèques de Québec et des environs. Le retour, plus souvent que prévu, se faisait à l’heure ou l’on salue le lever du soleil. Une jeunesse comme ça, un privilège de la vie!

Paris, la France pays de mes ancêtres : ma prochaine destination. Je suis franchement excité à l’idée de me retrouver dans quelques semaines au cœur de la Ville lumière. Mon enfance et ma jeunesse bercées par la musique, les films et la littérature de ce pays magnifique. Incroyable! Je serai là en chair et en os. Formidable la vie! Il faut que je vous explique que ce voyage s’inscrit dans le cadre d’un rassemblement mondial de la jeunesse à Taizé, un petit village situé en Bourgogne, au milieu de la France. C’est l’occasion pour la jeunesse du monde de se rencontrer, d’échanger sur les problèmes de notre époque, de suivre une démarche spirituelle où toutes les religions sont rassemblées sous une même enceinte. Nous sommes à l’époque des grandes grèves ouvrières en Pologne sous la direction de Valessa. Ce dernier deviendra un jour Président de son pays.

Bref, j’arrive en France à dix-sept ans. Une telle expérience est une opportunité fantastique que je ne peux refuser. J’ai 550 $ en poche. Le billet d’avion en coûte 220 $. Faites le calcul! La durée du séjour est de cinq semaines, donc pas de folies avec l’argent. Mais vous savez, j’ai toujours été débrouillard. J’ai confiance que là-bas je m’en sortirai. Je ferai de petits travaux sur place s’il le faut. On verra!

Évidemment, partir pour la France à dix-sept ans, pour l’époque, ce n’est pas monnaie courante. J’en parle à tous mes amis, ma famille, les oncles, les tantes, grands-parents, tout le monde. Je vous le dis, tout le monde! Certains ont une approche réductrice en comparant la tour Effeil à une structure métallique d’Hydro-Québec. Je m’en fous, je sais que la mentalité d’un certain nombre de Québécois dans les années 1970 ne vole pas très haut. Un peu de jalousie, peut-être?

Le grand jour est arrivé! Départ tôt le matin pour la gare Centrale d’autobus voyageur, boulevard Charest à Québec. Je suis accompagné de mon vieil ami Armand Noël, ancien jardinier pour les missionnaires du Sacré-Cœur reconverti en animateur pour des jeunes en difficulté fréquentant la Source. Drôle de sensation. Je suis d’un calme olympien, presque plate, trop tranquille, il me semble, compte tenu de l’occasion. Enfin, je crois qu’il s’agit d’un phénomène normal avant un grand événement. Direction Montréal avec transfert à Dorval, aéroport international que je découvre pour la première fois. Je n’ai jamais pris l’avion de ma vie et là je me paie un 747, le plus gros transporteur de passagers transatlantique. Je pars le premier, mon ami Armand prend le prochain vol prévu le lendemain. Il n’y avait plus de place disponible à bord du mien. Rendez-vous à Paris dans deux jours!

Je passe tous les contrôles possibles et inimaginables avant d’arriver au quai d’embarquement. Quelle sensation enivrante que l’attente et l’embarquement pour un premier voyage en Europe. Je remarque, dans la grande salle avant l’embarquement, la boutique hors taxes et le nombre impressionnant de voyageurs qui attendent le même avion. Hallucinant! Cinq-cents personnes vont prendre place dans quelques heures à bord de cet immense oiseau du ciel. Enfin, les passagers pour le vol 815, direction Paris, sont appelés à la barrière d’embarquement. Je m’en souviens comme si c’était hier. Arrivé à l’entrée de l’avion après avoir traversé l’interminable passerelle, j’aperçois le capitaine et le personnel de bord qui souhaitent la bienvenue aux passagers. On vérifie mon billet et m’indique l’endroit où se trouve mon siège. Premier coup d’œil : l’appareil est immense, impressionnant et beau. Le personnel a de la classe et de l’élégance. Ça y est, c’est vrai! Assis confortablement à mon siège, près du hublot, je rêve, je me pince. Dans quelques minutes ce magnifique géant s’élèvera dans le ciel pour nous transporter vers un autre ailleurs, un autre continent. Je regarde les lumières dehors. Merci la VIe! Je suis heureux. Je réalise pleinement ce que je vis : une chance merveilleuse. Nous sommes le soir, je verrai dans quelques instants la ville de Montréal dans toute sa splendeur, illuminée de toutes ses étoiles.

Ce que j’attends avec impatience, c’est le décollage. Franchement, faire lever dans les airs un tel engin, ça dépasse l’entendement. En ce qui me concerne aujourd’hui, avec l’expérience des vols intérieurs ou transatlantiques, le décollage est le moment que je préfère d’entre tous. Ça y est, l’avion est au bout de la piste, prêt pour le décollage. Le nez droit devant, l’oiseau s’élance vers le ciel. Mon corps s’enfonce dans le siège, le vrombissement des moteurs est à son paroxysme, mes yeux sont fixés sur l’allée centrale, toute la longueur de l’appareil à l’angle de 45 degrés. Époustouflant! Plusieurs minutes s’écoulent avant que le commandant de bord nous indique l’altitude et qu’il nous donne la permission de détacher notre ceinture de sécurité. Voilà, la suite des choses se déroule normalement, sans anicroche. La fatigue s’installe, sept heures de vol c’est quand même assez long et des petits roupillons espacés font du bien.

J’aperçois par le hublot les côtes de l’Irlande et de l’Angleterre. Les couleurs sont différentes, les reliefs aussi, et voilà qu’après plusieurs minutes j’aperçois le pays de mes ancêtres : douce France le pays de mon enfance. Comme dans la chanson de Charles Trenet. L’approche pour Paris est annoncée par le pilote. Plus que vingt minutes avant de vivre le grand moment. On sent l’excitation à bord. La descente est amorcée et l’approche à la piste se fera sous peu. Toujours le nez et les yeux rivés au hublot, la piste de l’aéroport Charles de Gaule est dans mon champ visuel, l’atterrissage est à nos pieds. Et voilà, le gros oiseau se pose en douce. On entend des applaudissements des passagers, un soupir de satisfaction, et le tour est joué.

PARIS, ENFIN TU ES LÀ!

Le douanier vérifie mon passeport et je me retrouve à l’intérieur de l’aérogare Charles de Gaule. Je ne sais comment vous décrire ce que je ressens, mais je vous assure, mes sens sont en éveils. Tout me semble immense. Il fait beau soleil dehors. Je regarde les voitures et les camions, je suis impressionné par le format réduit des véhicules et l’habillement des policiers. Je ramasse mes bagages après une attente interminable, puis, enfin, je me retrouve à l’extérieur. Comme j’arrive une journée avant mon ami Armand, je dois décider du mode de transport qui m’amènera à mon hôtel. J’ai le choix entre la navette sur Paris, le métro ou le taxi. Je suis très fatigué et la lourdeur de mes effets personnels et la hâte de me retrouver à ma chambre orientent ma décision pour le taxi. La course m’a coûté un bras, mais je me suis rendu, non sans peine, car des manifestations dont je ne me souviens plus l’appartenance syndicale se déroulait dans l’arrondissement de mon hôtel. Bienvenue à Paris!

Le chauffeur de taxi me dépose à l’hôtel inscrit sur mon papier. Tout est parfait, je suis attendu, mon nom est bien sur la liste des réservations. Je reçois la clé de ma chambre et me dirige vers l’ascenseur de service. Quelle n’est pas ma surprise de constater qu’il n’y a de la place que pour moi et mes bagages. Comme dans les films! Je suis bien à Paris, que je me dis, car à la vitesse à laquelle l’engin élévateur fait son travail, on a le temps de penser. J’entre dans ma chambre à l’aide d’une clé comme à l’ancienne. Je dépose mon attirail sur le lit et me dépêche d’aller faire ce dont vous vous doutez. Il faut que vous sachiez que le vol dure sept heures et que j’ai répondu à l’appel de la nature qu’une seule fois. Trop de personnes faisaient la file, je n’avais pas le goût d’attendre de longues minutes, donc je me suis retenu. Voilà le moment de satisfaire l’urgent besoin se manifestant par un mal de ventre pour adultes. Je vois, dans la seule pièce adjacente à ma chambre, une toilette et un lavabo. Eurêka! Petit bonheur deviendra grand, dit la maxime. Je ne vous raconterai pas en détail les délices vécus par le relâchement très attendu. Avouons que le résultat en valait la peine, sauf qu’au moment de tirer la chasse d’eau, instant de légère panique, le tout et quel tout, remonte vers la surface au lieu de s’écouler normalement vers le bas.

Je ne fais ni un ni deux, je descends voir la dame de la réception, d’un certain âge d’ailleurs, pour l’informer du problème. Je lui explique, en m’exprimant tranquillement pour qu’elle comprenne bien la problématique. Elle me regarde d’un air hautain, le visage fâché, me balance de sa voix nasillarde et armée d’une prononciation savante que ce que je prenais pour une toilette conventionnelle au Québec était dans les faits un bidet. Selon la définition du dictionnaire, il s’agit d’une cuvette oblongue et basse, sur pied, servant à la toilette intime. Vous dire ma gêne, pas de mots pour exprimer mon malaise, moi qui avait tout fait à l’arrivée pour être charmant, presque séducteur. Après les excuses d’usage, je retourne à ma chambre, penaud et atteint dans ma fierté de Québécois. La fatigue aidant, je me couche et trouve le sommeil du juste voyageur, à défaut de celle de l’inculte connaisseur de bidet.

UN CHIEN CHAUD AVEC BEAUCOUP DE MOUTARDE, MONSIEUR?

Après plusieurs heures de sommeil entrecoupées de réveils excités, je me lève en ressentant les effets du décalage horaire. J’ai encore en mémoire l’incident du bidet, mais on passe à autre chose. Le voyage est jeune, j’ai plein de choses à découvrir. Nous sommes le soir, j’ai faim, je ne peux attendre le petit déjeuner du lendemain. Je sors de l’hôtel, passe par la réception pour remettre la clé de ma chambre. La jeune femme, probablement celle qui travaille sur l’horaire du soir, me fait un beau sourire. Tout cela me réconcilie avec moi-même et mon arrivée à l’hôtel. Dehors, je suis fasciné par ce que je vois : l’architecture des bâtiments, les lumières éclairant les édifices, les odeurs, la signalisation, du monde de toutes les races, partout. C’est fou et stimulant. J’ai hâte de découvrir davantage dans les jours qui vont suivre. En attendant, j’ai faim, une faim de loup. Je suis interpelé par un homme noir, jeune, qui m’offre de me vendre des chiens-chauds. Avec sa petite machine de tubes à vapeur où sont déposés des pains en forme de baguette et des saucisses géantes, il m’invite à goûter ses fameux hot-dogs. J’acquiesce, j’ai tellement faim que je ne peux résister. Je lui dis de garnir mes chiens-chauds de moutarde, accompagnés d’un coca. Il me demande si je veux beaucoup de moutarde, je lui réponds que oui. Je m’installe tranquillement, adossé à un immense arbre. Je commence à déguster mon premier chien-chaud parisien. Bizarres, le nez me pique, la gorge me chauffe, j’ai mal au cœur, mes narines pleurent tellement c’est fort. Je regarde le jeune qui m’a vendu ce chien-chaud, j’aperçois sur son visage un léger sourire. Une fois la tempête passée, je me rapproche de lui et la discussion porte sur la moutarde utilisée! Il me demande si je suis Canadien. Je lui dis que oui et j’allume de facto sur la sorte de moutarde que l’on utilise en France. La moutarde de Dijon, pays de mes ancêtres, venait de me souhaiter la bienvenue à sa façon.

Deux jours plus tard, mon ami Armand arrive à l’hôtel. Content de le retrouver et de commencer la planification du départ pour Taizé, petite communauté située en Bourgogne. Après avoir visité Paris, du moins ses principaux attraits, l’aventure du rassemblement mondial de la jeunesse commence. Nous prenons le train à la Gare St-Lazare, direction Taizé. Cette traversée d’une partie de la France me fascine. Les petits villages avec les maisons aux toits de tuiles rouges, l’église datant de plusieurs siècles au coeur des villages, des champs de tournesols, de moutarde, la ruralité, des rangées magnifiques de cyprès long et fin se faisant fouetter par le vent. La France est belle et lumineuse à travers la fenêtre du train de passagers.

Voilà, nous débarquons à la petite Gare de Taizé. Nous prenons une voiture pour nous rendre au site du rassemblement. Malgré la différence d’âge entre Armand et moi, une belle communication s’est installée. Cet homme est habité par une douce folie. Il est un être d’une grande authenticité. Jardinier de métier, il a consacré sa vie aux fleurs, aux arbres et aux plantes. Frère pour les missionnaires du Sacré-Coeur, on lui a un jour appris que c’était terminé, qu’il devait passer à autre chose. Il s’est joint au groupe comme homme de maintenance, assurant la sécurité et l’entretien des lieux. Avec le temps, il a consacré de son temps et de son énergie aux jeunes en difficultés qui fréquentait ponctuellement la Source. Il avait le caractère rebelle et l’esprit jeune. Au sein de sa communauté, il était considéré comme un marginal, un dérangeant, qui remettait en question la pensée unique. Moi, j’aimais ce personnage. Il m’inspirait par sa vérité. Il était sans complaisance. C’est donc avec lui que mon premier voyage en terre européenne s’est vécu. Nous l’appelions affectueusement Armando.

DU PAIN ET DE LA SOUPE

Coucher sous la tente, manger du pain et de la soupe aux fèves rouges deux fois par jour, discuter toute la journée des problèmes de l’humanité, ça ouvre l’appétit! Mon petit bonheur au quotidien était de descendre au village vers les 19:00, m’installer au café et déguster une baguette jambon fromage avec un coca. L’expérience Taizé tire à sa fin, je suis content de ce que j’y ai vécu et des personnes rencontrées. Nous sommes le 3 août 1972, enfin 18 ans! Mes amis à Taizé soulignent l’événement en organisant une soirée avec guitare et de bonnes bouteilles de vin. Une fille au prénom de Annick est présente à la fête. Je m’entends bien avec elle. Je lui ai parlé à quelques reprises depuis le début du séjour et ça clique bien entre nous. Je lui demande à brûle pour point ce qu’elle fait dans la vie, ou elle habite, si elle a des vacances après Taizé. Elle me répond qu’elle est en vacance pour le reste de l’été et qu’elle demeure à Aix-en-Provence. Un peu frondeur, je lui demande si elle a un véhicule automobile et que dans l’affirmative nous pourrions poursuivre les vacances ensemble.

Sans hésiter une seconde, elle me propose d’inscrire à l’agenda l’Espagne, la Suisse, et bien entendu le sud de la France. Je suis super excité à l’idée de voyager avec cette belle Française qui connaît bien son pays et les autres endroits que nous nous proposons de découvrir. L’avantage de la formule était la possibilité de faire des économies d’échelles intéressantes. Il ne me restait qu’à apprendre la nouvelle à mon ami Armando, qui normalement ne devrait pas lui déplaire. Enfin, je l’espérais!

AU BOUT DU RÊVE!

Il accueillit positivement la proposition et accepta de poursuivre avec nous la suite du voyage. Premier arrêt, chez elle à Aix-en-Provence, ville universitaire dans le sud de la France à une heure et quelques poussières de Marseille. Repas chez ses parents, visite de la ville, coucher, dodo et poursuite du périple. Nous sommes dans le mistral, il fait chaud, le vent nous oxygène en valeur ajoutée. Le mistral est une région du sud où il vente de façon constante. Soudain, l’on se sent saoulé par ce vent. La sensation est telle, que l’on a l’impression d’avoir bu plusieurs verres de vin rouges. Tout va bien, le trio s’harmonise bien au peu d’espace qu’offre la petite Renaud deux chevaux avec bras de vitesses au tableau de bord. Nous mangeons le long de la route, préférablement les petites routes de campagne où nous dégustons nos piques-niques improvisés aux aléas des petits villages rencontrés. Je me rappelle des longues rangées de cyprès, arbres que j’affectionne tout particulièrement. D’ailleurs, j’en ai fait planter à l’Espace Félix-Leclerc lors de l’ouverture officielle. Le voyage se poursuit avec bonheur, le soleil du sud brille pleine lumière. Nous approchons des Pyrénées, chaîne de montagnes traversant la France jusqu’à l’Espagne. La question que chacun d’entre nous n’osait poser à voix haute était celle-ci : la petite deux-chevaux allait-elle tenir le coup dans les hautes montagnes? Nous étions chargés à bloc, trois passagers plus bagages et nos têtes pleines de rêves.

Nous sommes au dessus du col du Pertus, nous décidons de trouver un endroit pour nous reposer et passer la nuit. Nous repérons un site merveilleux avec une vue magique sur la rivière. L’immensité du paysage et la hauteur de la gorge rendait l’instant surréaliste. Je m’affaire avec Armando à trouver du petit bois pour le feu du soir. Je m’éloigne un peu pour maximiser le repérage du bois disponible, quand soudain, j’aperçois un serpent à quelques mètres de moi. Je ne sais pas si j’étais dans un état second, mais j’agrippe le bout de la queue du reptile, le fait virevolter dans les airs, le rabats sur la terre ferme et l’assomme avec le marteau de caoutchouc servant à planter les piquets de la tente. Il est vrai que si le mistral saoule, la haute montagne a le même effet sur le cerveau humain. Annick, qui est témoin de la scène, m’interpelle de façon sévère en me rappelant qu’il s’agissait d’une vipère, serpent venimeux, mortel s’il n’y a pas injection du vaccin dans les vingt-quatre heures suivant la morsure. Ma réaction fut instantanée. Je réalisais le niveau du risque et promis à ma compagne de voyage d’être moins téméraire la prochaine fois. Une bonne frousse, plus de peur que de mal après-coup. La nuit s’étira jusqu’au petit matin, déjeuner vite fait, puis en route pour l’Espagne. Les émotions de la veille sont derrière nous, bien des kilomètres avant l’arrivée sur Barcelone, capitale de la Catalogne, cité de l’architecture, de la bonne bouffe, de soirées et de nuits festives par excellence en Europe.

SUR LA ROUTE DU SOLEIL

Plusieurs heures d’automobile, entassées comme des sardines dans cette petite deux-chevaux solide comme les montagnes que nous venons de traverser. Je conduis ce petit bolide à la française. Avec tempérament, vous comprenez ce que je veux dire! Nous sommes le soir. Depuis le matin que nous roulons. La fatigue est là, dans nos yeux rougis par les interminables heures de conduite. Nous sommes à quelques kilomètres de Barcelone. Voilà un petit emplacement qui pourrait faire l’affaire. Nous immobilisons le véhicule, respirons un grand coup et sortons le matériel pour le coucher. Il fait noir comme chez le diable, la batterie de notre lampe de poche est morte comme la chandelle de la chanson. Je dois absolument aller uriner, depuis des heures que je me retiens. Il n’y a plus une minute à perdre. Je ne vois absolument rien, j’y vais à tâtons, en cherchant un endroit un peu retiré du champ visuel de mes amis. Oh mon Dieu merci, ça y est! Le moment tant attendu. Quel bonheur que l’évacuation de cette fonction résiduelle. Je retourne rejoindre du mieux que je peux mes amis, en essayant d’éviter les obstacles invisibles à l’œil nu. Ouf! Vite mon sac de couchage, puis dodo.

Le soleil se lève, il est très tôt, peut-être 6 h du matin. La chaleur est tellement intense que l’on ne peut dormir sous la tente. L’Espagne est un pays chaud en été. La température sèche, ce qui est supportable malgré tout. Rien de comparable avec nos étés souvent trop humides. Je suis le premier levé comme d’habitude. J’explore des yeux l’entourage. Je réalise que nous sommes campés dans un champ, un champ dont les tiges blondes piquent comme les petites boules piquantes que nous lancions dans les cheveux des filles durant l’enfance. La nature reprend ses droits, l’envie du pipi matinal commande l’exécution immédiate.Tranquillement, j’avance, j’explore sur le plan visuel les lieux et je me dirige vers l’endroit que je crois être celui de la veille. Je constate avec stupeur que là où j’ai soulagé ma vessie criante, il y a un précipice incroyablement profond. À peine un mètre de plus et mes 18 ans basculaient dans l’éternité du ciel espagnol! J’avoue que mes amis ont réagi avec frayeur devant la topographie du site. Enfin, nous sommes quittes pour une autre bonne frousse depuis le début de ce voyage. J’étais trop jeune pour mourir. La vie voulait de moi et l’Espagne aussi.

La suite se déroula un peu plus difficilement au niveau de la dynamique de groupe. Annick tomba amoureuse de moi, le jeune Canadien, et le rêve qui vient avec ma cabane au Canada. Moi, cette situation me rend mal à l’aise. Il faut que vous sachiez qu’elle avait vingt-cinq ans. À cet âge, une femme est mature normalement. Enfin, la suite du périple ne ménagea pas mon ami Armando. La plupart du temps, il devait consoler la pauvre Annick de mes intolérances et de mon besoin de liberté. Je n’étais pas amoureux. Le contraire aurait facilité les choses pour la suite du voyage.

IL FAUT SAVOIR TIRER LE VIN

Malgré tout, nous avons parcouru toute la Costa Del Sol jusqu’au sud, revenant par le centre du pays. La Suisse était à l’agenda du voyage et nous avons découvert des montagnes majestueuses et des glaciers qui nous rapprochent de Dieu. Toute bonne chose ayant une fin, nous quittons notre amie Annick en Haute-Savoie. Fin du voyage à trois. J’avoue que la séparation fut quelque peu difficile, mais salutaire, compte tenu des sentiments que ressentait Annick pour moi. Nous sommes hébergés chez des amis rencontrés à Taizé. La région savoyarde est tout en montagnes entre Genève et Annecy, poésie des paysages et bonne table pour les gourmands. Comment résister au Roblochon, au bon vin et au jambon préparé par notre hôte Brigitte. Ces quelques jours de repos en montagnes font le plus grand bien. La chance est avec nous. Un ami de Brigitte et son compagnon se rendent sur Paris. Nous avons un transport pour la grande ville lumière. Nous saluons nos amis et la haute Savoie à regret, en nous promettant d’y revenir un jour. Quelques années plus tard, avec le groupe vocal la Turlutte de l’ile d’Orléans, j’y suis retourné.

L’arrivée sur Paris était grandement anticipée par Armando et moi. Le mal du pays nous habite. Vivement le retour à nos petits conforts, notre lit, la bouffe maison et la beauté de nos paysages québécois. Nous sommes fauchés comme des clous. Nous devons vendre nos timbres à la femme de chambre de l’hôtel pour arriver à payer le taxi qui nous mènera à L’aéroport Charles de Gaulle. Quelle surprise nous attendait selon vous à l’aéroport ? Nous n’avions pas réservé nos vols de départ de Paris. Normalement, la compagnie aérienne demande aux passagers de réserver 72 heures à l’avance sa place à bord de l’avion. Nous avons été dans l’obligation d’attendre l’embarquement de tous les passagers et s’ils y avaient des sièges disponibles, nous pourrions prendre notre vol.

Angoisse, transpiration, tous les états possibles et imaginables. Nous sommes fatigués, épuisés et sincèrement nous n’avons pas le goût de prendre le vol du lendemain. Surtout que nous n’avons plus d’argent, même pas pour se payer un café. Après m’être informé auprès du personnel de la compagnie aérienne, j’apprends que l’embarquement est pratiquement complété. Quelques minutes passent, l’agent au comptoir est en communication avec le commandant de bord. Elle me fait un signe de la main en même temps qu’elle parle dans son appareil téléphonique. Elle me montre trois doigts de sa main menue. Un ange! Je l’embrasse! « Messieurs! », en s’adressant à Armando et moi, « Il y a trois sièges de disponibles, m’annonce le commandant. Ces sièges sont en première. Champagne, caviar, homard, cigarettes et bar au deuxième étage de l’avion. » Le hasard parfois fait bien les choses ! Aujourd’hui, quand je fais le bilan de mes voyages en France et ailleurs, plus de trente fois, j’ai eu le privilège de traverser l’océan Atlantique. Merci la VIe!