Tout le monde à bord d’un vieil autobus scolaire, direction l’administration du camp. Viendra ensuite l’assignation des chambres. Il fait un magnifique soleil. Il est 17h00, nous sommes dans la période de six mois de jour. Le soleil ne se couche jamais. Il demeure toujours à l’horizon, sans disparaître. Assez hallucinant comme phénomène ! Une fois la paperasse administrative complétée, chacun des hommes du groupe est conduit à ses quartiers : une petite chambre à partager avec un autre garçon. Plus modeste que ça, tu couches dehors ! J’étais loin de mon lit et du confort de mon appartement à Québec.
Mon contremaître procède à la visite des installations et surtout à celle de l’endroit qui sera au cœur de la vie des travailleurs : la cafétéria. Mon travail consistera à accrocher une immense toile au dessus des chargements d’amiante contenus dans les camions-monstres de la mine. Je vous explique : les camions arrivent sur une passerelle, nous sommes un travailleur de chaque côté sur une structure métallique, à la hauteur du passager et du chauffeur. Nous enlevons la toile accrochée par des élastiques de caoutchouc à une barre soudée de chaque côté du mastodonte. Ce dernier entre à l’intérieur d’un immense dôme où le chargement du minerais sera fait par un autre géant muni d’une pelle incroyablement grosse. Pendant ce temps, mon collègue de travail et moi nous rendons à l’autre passerelle à la sortie du dôme. Le géant sort chargé à pleine capacité. Nos masques au visage et portant un habit imperméable, il faut maintenant le recouvrir. Le matériel doit parcourir près de quarante kilomètres pour se rendre à la Baie Déception. Un chemin de poussière et de terre battue au travers du désert nordique attend le camionneur. Le transport du matériel se fait par tous les temps. Le vent est omniprésent dans ce pays du silence. De là l’importance de bien couvrir les chargements d’amiante. Un travail très dur, très physique, qui exige beaucoup d’endurance et de volonté psychologique. Nous travaillons dans des conditions climatiques hors du commun. Des vents de 100 kilomètres à l’heure n’étaient pas rares. Le minerais mouillé sur les toiles alourdit et complique la manipulation.
LE SILENCEJ’aimais, pendant mes quelques heures de congé, quitter la mine pour marcher le long du chemin menant à Deception Bay. L’expérience du silence est un moment unique qu’offre le désert nordique. La beauté et la grandeur des paysages conjugués au silence nous rapprochent de soi et du spirituel. Cet aspect du grand nord m’a touché à jamais. De tous les endroits que j’ai visités dans le monde, l’expérience du silence, de la beauté sauvage et intense du grand nord demeure l’émotion la plus lumineuse que j’ai vécue.
LE CIEL DU GRAND NORDQue diriez-vous d’une féérie composée d’un coucher de soleil à minuit, de la lune, des étoiles, des aurores boréales et des Perséides, tout cela en même temps dans un même ciel. Grâce que vous vivrez si vous faites un minimum de quatre heures d’avion de Montréal vers le nord du Québec.
LES INUITSPour la première fois de ma vie, je rencontre les Inuits du Grand Nord. Je suis à Baie Déception. Je marche dans la toundra, me préparant pour descendre sur le bord de l’eau pour taquiner la truite saumonée. Je vois un petit hameau de tentes blanches presque grises : trois ou quatre campements de nomades venus à la pêche à la Baie. Je passe devant l’un d’eux, je m’arrête, regarde l’homme travailler la pierre de savon. Des saumons sèchent sur une corde raboutée à deux piquets de bois. L’homme me sourit de toutes ses dents, plutôt de ce qui lui reste de dents. Un feu de bois se consume tranquillement et le soleil éclaire d’une lumière divine. Tout semble surréaliste. Mes yeux voient ce qu’ils n’ont jamais vu. Je me sens étranger, dans un autre monde. À l’intérieur du petit campement, une femme qui nourrit son enfant assise au sol sur des peaux de bêtes. Elle aussi me sourit de toute sa mâchoire en m’invitant à aller la rejoindre, dans un rire et un regard complice avec son homme. Je feins de ne pas comprendre et poursuit ma marche vers le bord de l’eau. J’aurai l’occasion plusieurs années plus tard de renouer avec les Inuits, mais cette fois ci ceux de Salluit. Une rencontre beaucoup plus signifiante sur le plan humain. J’y reviendrai.






