Chapitre XV – Construction du réseau routier de la Baie James

Été 1981. Je suis en vacances du milieu scolaire. Je sais que je n’ai plus le goût de l’enseignement. J’ai la certitude qu’il me faut un travail qui me laissera plus de liberté et qui encouragera ma créativité. Je ne sais comment l’expliquer, mais je finis par trouver ça monotone d’être constamment confiné dans une salle de classe. Je connais mes talents de communicateur et de concepteur. Je suis attentif aux offres d’emplois sur le marché du travail. Je n’ai plus l’intention de poursuivre mes cours à l’université. Je considère que j’ai assez étudié, je passe à autre chose. Je ne me souviens plus si c’est par l’intermédiaire d’un ami de la famille de ma compagne ou une annonce dans le journal, mais je postule pour un emploi chez Constructions du St-Laurent.

Oui, je me souviens ! Le mari de la cousine de mon amie est un jeune ingénieur pour les Constructions du St-Laurent. Il informe ma belle-mère que des postes sont offerts pour Matagami en Abitibi. J’applique au bureau chef de la Compagnie et obtient un travail comme pointeur. Mon contrat est d’une durée de cinq semaines, renouvelable. Là-bas je serai véhiculé, logé et nourri. Le salaire est excellent et je ne peux cracher sur l’argent. Bien sûr, ce n’est pas à la hauteur de ma scolarité et des mes compétences. Je n’ai pas le goût de tourner en rond dans la maison comme un lion en cage. J’en parle avec ma conjointe et nous trouvons tous deux intéressante l’opportunité qui m’est offerte. Je prends l’avion de Montréal pour le pays de Richard Desjardins et de Raoul Duguay. Des forêts de sapins et d’épinettes, des lacs et des rivières en abondances, quel pays incroyable ! Des espaces immenses, l’impression d’un monde sauvage et dur. Une beauté pleine de poésie, des personnages plus grands que nature. J’aime les paysages et les êtres qui ont du caractère. Une sociologie tissée serrée ou se côtoient Amérindiens et blancs. C’est drôle, plusieurs années plus tard, je vis sur l’Ile d’Orléans. Je suis davantage attiré par la force des paysages du côté du village de St-Pierre et Ste-Famille que par la beauté bucolique, romantique de l’autre rive de l’île. Enfin !

J’arrive à Matagami, aux portes du pays de la Baie James. Je m’installe dans ma chambre pareille à toutes les chambres de gars de chantier. Au bout d’une journée, j’ai fait le tour de ce que sera mon univers pour le prochain mois et demi. Matagami est une belle petite ville du nord Québécois avec tous les services nécessaires à la vie communautaire. Beaucoup de gens de passage comme moi, travailleurs saisonniers ou voyageurs de commerce. Peu importe, il y a là un sentiment paradoxal : éphémérité et ancrage.

Mon travail consiste à comptabiliser les chargements reçus pour la construction de la route qui mènera à l’un des barrage de la Baie James. Je remets à chaque camionneur une attestation écrite de la réception du matériel sur la slash. La slash est une expression anglaise qui signifie dans le jargon du métier : le bout de la route en construction. Je travaillais à environ cent kilomètres en pleine forêt, au nord de Matagami. Je me retrouvais souvent seul pendant que les camionneurs descendaient se faire charger beaucoup plus bas. Ils n’étaient pas des gens faciles à vivre ! Ils étaient là pour l’argent et tentaient souvent de monnayer ma collaboration. Rien à y faire ! J’aimais mon travail et l’honnêteté envers mon employeur n’avait pas de prix à mes yeux. Souvent, je prenais le repas du midi avec les bûcherons, le conducteur de l’immense tracteur qui étendait le matériel selon les balises des arpenteurs. Un bon feu de bois, peu importe la température, faisait partie des choses essentielles. Cela faisait partie des petits bonheur au quotidien. À l’occasion, des camionneurs venaient se joindre à nous. Plus souvent qu’autrement, nous mangions des maringouins avec nos sandwichs et en buvions dans notre café. J’avoue que la quantité retrouvée par centimètre cube était hallucinante. Dans une forêt de sapins et d’épinettes, il y a tout ce qu’il faut pour la multiplication de ces insectes qui pouvaient rendre fou. La bouteille d’insecticide : un incontournable. Sinon, gare à vous !

AU MENU : PERDRIX SUR FEU DE BOIS

Pendant que les camionneurs retournent sur les lieux du chargement, j’ai beaucoup de temps devant moi. À l’occasion, j’allais discuter avec l’opérateur de machinerie lourde. Je me rappelle, il était maniaque de la chasse à l’arc et de la pêche. Tout un personnage qui gagnait sa vie en forêt à ouvrir des routes en solitaire. Il n’était pas du genre sociable. Il ressemblait à la machinerie qu’il opérait, avec beaucoup d’habileté d’ailleurs. Un bonhomme corpulent, rustre, parlant peu mais fort. Ça fait quelques jours que j’entends le bruit des perdrix pas très loin du minuscule cabanon longiligne me servant de bureau. Je décide de faire un chasseur de moi. Je prépare un fil de laiton que j’attache à une branche d’arbre. Au bout de ce fil un œillet en forme de lasso. J’entre dans la forêt, j’avance à pas feutrés en suivant le bruit pas très lointain des perdrix. Je réussis ma chasse auprès de deux d’entre elles. Un ami au campement m’avait donné quelques conseils pour la préparation des perdrix. Je découpai les petites perdrix en lanières, puis les piquai sur une fourche de bois faite à partir d’une branche d’arbre. Cuisson à feu doux : le résultat est délicieux. Évidemment, chaque personne qui était autour du feu n’a eu droit qu’à une petite bouchée. Le plaisir était là, original et goûteux. Une dégustation de viande de bois pas comme les autres, n’est-ce pas ?

SEUL AVEC LES LOUPS

Voici le récit authentique d’une rencontre fabuleuse et inattendue. J’arrive au petit matin, tôt comme d’habitude ! Je crois qu’il est 7h00. Mon contremaître quitte pour un autre endroit sur le chantier. Il fait déjà un soleil radieux. Je suis seul sur la slash, l’opérateur s’est absenté pour l’avant-midi. Je travaille dans ma paperasse pour occuper mon temps. Quelques heures passent, le temps s’écoule tranquillement en forêt quand il n’y a que soi. Du moins, c’est l’idée que je me faisais. Soudain, je regarde par la fenêtre de mon minuscule poste de travail. Je ne suis pas certain de ce que je vois. J’observe attentivement sans faire de bruit, immobile, il n’y a que mes yeux qui bougent.

Ce sont des loups sauvages, de magnifiques bêtes qui me regardent attentivement. J’en compte certainement six ou sept. Une meute de loups au milieu d’une forme de promontoire sablonneux entouré de sapins et d’épinettes. Je suis stupéfait par l’apparente tranquillité de la meute. Je ne bouge pas. Ils sont peut-être à vingt-cinq mètres de ma petite cabane dont la porte est ouverte. Aucun sentiment de peur, je me considère privilégié de vivre un tel moment. Leur présence dure au moins cinq à six minutes. Ils me fixent des yeux, reniflent l’air de leurs longs museaux, se lèchent. Soudain, ils décident de quitter les lieux. Sans tambours ni trompettes, ils ne sont plus dans mon champ visuel. Le soir, au retour pour le campement, je raconte avec force et détails toute l’histoire à mon contremaître et aux autres employés qui travaillent sur le chantier plus bas. Après mon séjour de cinq semaines, je suis retourné chez moi avec bonheur. Un peu de repos, la piqûre du nord et le besoin d’argent sont là à nouveau. Me voilà de retour à Matagami pour un autre séjour de cinq semaines. Le dernier, celui-là ! Je n’ai pas revue ma meute de loups…