Nous sommes un samedi de juillet 1997. La lumière du ciel est surréaliste sur l’île de Félix. Si j’étais peintre, je trouverais dans cette lumière toutes les inspirations pour la création artistique. Je me retrouve à l’auberge la Goéliche située à Ste-Pétronille à l’île d’Orléans. Je suis fébrile et anxieux à la fois. J’attends sur le parvis de l’auberge le grand Charles Aznavour que j’accueillerai pour la première fois dans le cadre d’un court séjour pour le tournage d’un hommage à Félix.
La Fondation Félix-Leclerc que je dirigeais à l’époque avait initié, avec l’aide de Guy Latraverse et Gérard Davoust, président des Éditions Raoul Breton, propriété de Charles Aznavour en France, un hommage à Félix pour commémorer les dix ans de son décès. Au risque de me répéter, je le fais quand même, sachant que j’ai écrit quelques mots à ce sujet sur le texte concernant Raymond Devos. Alors, voilà, j’aperçois une cohorte de voitures arrivant sur le stationnement de l’auberge. Je revois Charles Aznavour descendre de la voiture, casquette de réalisateur sur la tête, minuscule caméra vidéo japonaise à la main droite, s’amusant à filmer les alentours. Je suis impressionné par la jeunesse qu’il dégage et son petit côté vacancier, voir touriste. Pour moi, Aznavour est un modèle depuis longtemps. Il ne m’impressionne pas seulement comme artiste, mais aussi comme homme. Il est la conjugaison parfaite entre l’homme de tête et l’homme de cœur. Je me souviens, un soir à la fin du tournage, nous nous sommes retrouvés à l’une des meilleures tables de l’ile d’Orléans. Nous sommes assis, Gaétane Morin, la femme de Félix, Nathalie Leclerc, Guy Latraverse, Raymond Devos, Charles Aznavour et moi. La discussion est animée, évidemment Raymond Devos et Charles Aznavour sont au cœur de cette animation verbale. Difficile de placer un mot devant ces deux légendes vivantes. D’ailleurs là n’était pas l’intérêt. Il fallait profiter de chaque moment, vivre l’instant présent comme un immense cadeau du destin. Même Guy Latraverse, qui n’est pas le dernier venu dans la capacité oratoire, avait compris la beauté et le côté rarissime d’un tel moment. J’écoutais et je regardais, comme un enfant attentif à une histoire racontée par ses deux grands-pères en même temps. Calembours, vivacité d’esprit, petites pointes d’humour ironiques, souvenirs de Félix… Enfin, vous vous imaginez un peu la scène.
Souvent, pour faire plaisir aux invités de prestige, les restaurateurs vont mettre en fond musical une chanson de l’artiste assis à une table de leur restaurant. Tout en discutant, nous entendons l’une des chansons de Charles Aznavour. Une délicatesse du propriétaire à l’égard de cet immense artiste de la chanson. Moi personnellement, je n’ai rien contre, je n’ai rien pour! Mais Raymond Devos, qui connaît Aznavour depuis des lustres et qui aime bien le taquiner, lui demande à brûle pour point de fredonner les paroles de la chanson que l’on entend. Le grand Charles n’est pas dupe, il flaire le piège de son ami fin filou de Devos. Malgré le fait d’avoir pressenti l’inconfort, un peu malicieux, avouons-le, préparé par Devos, Aznavour ne put résister à réagir avec orgueil. Il répondit sans équivoque possible que seulement les oiseaux chantaient sans cachet. Ouf! La réplique fut cinglante! Je venais de découvrit la grosseur des égos de deux géants artistes.





