Après les quelques jours vécus sur l’île du poète, je revois Charles Aznavour à l’été 1998 dans le cadre du spectacle Félix Leclerc le géant québécois, présenté au théâtre St-Denis de Montréal. Ce spectacle était animé par Charles Aznavour lui-même et Robert Charlebois. Avec le soutien du géant de la chanson française, Guy Latraverse a été le maître d’œuvre de l’événement spectacle et de la production télévisuelle, diffusée au Québec et dans toute la francophonie. Les réseaux TVA et TV5 international assuraient la diffusion. Une multitude d’artistes du Québec et de la France étaient sur scène pour rendre hommage à l’œuvre chansonnières du chantre québécois. Encore une fois, il faut saluer la collaboration essentielle de Charles Aznavour et le génie d’organisation et de la gestion d’événements artistiques de Guy Latraverse.
On peut prétendre ou penser ce que l’on veut. Oui, Aznavour à titre de propriétaire des Éditions Raoul Breton possède le catalogue des plus belles chansons de Félix Leclerc en France. Pendant les dix ans que j’ai été à la tête de la Fondation Félix-Leclerc, je peux affirmer combien Charles Aznavour s’est impliqué de façon exceptionnelle pour la diffusion de l’œuvre du poète Québécois. Il a soutenu avec vigueur la mission de la Fondation Félix-Leclerc et la création de l’Espace Félix-Leclerc sur l’ile d’Orléans. Une fois le spectacle terminé, nous nous retrouvons tous à l’hôtel Le Reine Élisabeth pour un banquet offert aux artistes et invités d’honneurs. Une soirée magique où tout le gratin artistique québécois et quelques gros noms venus de France étaient de la fête.
Nous avions fait fabriquer par un artiste ébéniste de l’île, ami de Félix, une épinglette en bois représentant le logo de la Fondation. L’idée était d’offrir aux invités et artistes présents ce petit souvenir emblématique tout en personnalisant cette remise. Je me souviens très bien d’avoir demandé à Guy Latraverse si cela se faisait, que de passer par les tables pour rencontrer chaque personne. En moins de deux, Nathalie Leclerc et moi nous retrouvons à faire le tour de la salle et des tables dans une opération de relations publiques surréaliste. J’ai en mémoire la rencontre avec Serge Lama, l’artiste préféré de ma jeunesse. Au moment où il m’a serré la main et pris dans ses bras, mon souffle s’est mis en mode retenue tellement son énergie était vive. Vous auriez dû voir de quelle façon il a serré Nathalie dans ses bras. Ouf! Il me semble que le tout a duré une éternité. Quel personnage et quelle nature que cet immense artiste! Il serait trop long de vous énumérer toutes les personnalités rencontrées lors de notre tournée de remerciements, mais je confesse que d’avoir serré la main de l’actrice et comédienne Louise Marleau m’ait fait un petit pincement au cœur.
Il y a un personnage de l’ombre qui a joué un rôle déterminant auprès de Charles Aznavour pendant toutes ces années où j’ai dirigé la destinée de la Fondation Félix-Leclerc. Il s’agit de Gérard Davoust, le PDG des Éditions Raoul Bretons et président de la SACEM à l’époque. Il est devenu un ami personnel avec les années. Un homme très influent en France et ailleurs dans la francophonie. Je l’ai souvent appelé pour solliciter son aide afin qu’il intercède auprès d’Aznavour ou pour les projets concernant la Fondation Félix-Leclerc.
Quelques années plus tard, soit en 2001, dans le cadre du festival en chansons de Troyes en France, mon aide est requise par le directeur général du festival, monsieur Pierre-Marie Boccard. Charles Aznavour est le président d’honneur de l’événement dont le rayonnement va au-delà des frontières du pays. Un important hommage sera rendu à Félix. Je suis interpelé pour collaborer à la définition de la programmation artistique de la soirée. Évidemment, j’en discute avec Nathalie,son point de vue est toujours sollicité. Pour tout ce que j’ai développé, les projets, les idées entourant le nom de son père, elle était systématiquement consultée. Nous sommes invités par la direction du festival à venir passer une semaine à Troyes. L’année précédant le festival, j’avais travaillé avec Pierre-Marie au choix des artistes qui rendront hommage à l’œuvre chansonnière de Félix sur l’une des scènes du festival.
Il faut que je vous raconte une anecdote un peu spéciale reliée aux choix des artistes qui rendront hommage au poète dans le cadre du Festival. Je reçois un appel de Pierre-Marie Boccard. Je le sens dans sa voix, il est contrarié, il a un problème difficile à résoudre. Nathalie et moi avions arrêté l’un de nos choix comme artiste invité sur Yves Duteil. Pierre-Marie m’explique que Richard Desjardins et quelques autres artistes invités refusent de participer à l’hommage si Yves Duteil est de la programmation. Oh, là! Ça ne va pas bien du tout! Quelle est la raison d’une telle attitude? Pierre-Marie m’explique que Richard Desjardins le Québécois et ses comparses français ne voulaient pas travailler avec Duteil pour des raisons politiques. Ce dernier avait, dans un passé pas très lointain, travaillé pour le bureau du Président Jacques Chirac à L’Élysée. Je crois que Duteil avait été conseiller culturel. Comment dénouer une telle crise? Je propose à Pierre-Marie de communiquer avec Yves. Ce que je fais dans les jours qui suivent, sans mentionner la véritable raison du pourquoi nous retirions son nom de la programmation. Je crois que j’avais prétexté des raisons budgétaires. Je vous assure que j’étais mal à l’aise, surtout que Duteil soutenait notre fondation, qu’il avait bénéficié de l’affection de Félix par le passé et qu’il était un admirateur inconditionnel de l’œuvre littéraire et chansonnier du poète. Il a accepté ma décision avec de la déception dans la voix, mais demeura fidèle à tout ce qui touchait Félix et les projets de notre fondation. Je ne peux en dire autant de Richard Desjardins. Mais enfin, ça ne m’a jamais empêché de dormir. Sachez que je suis un admirateur de l’œuvre du poète chansonnier d’Abitibi. Disons que la problématique face à laquelle nous nous retrouvions était pour le moins particulière.


Charles Aznavour et la direction du Festival de Troyes ont été d’une générosité fantastique à notre égard. Plusieurs fois nous avons eu le privilège de partager le repas avec l’artiste et ses invités. Un soir, il y avait autour de la table du président d’honneur, dans un petit restaurant chaleureux de Troyes, des artistes tels que Raymond Devos, Fred Mella, soliste des réputés Compagnons de la Chanson, Suzanne Avon, la femme de Fred Mella et artiste Québécoise bien connue des milieux culturels du Québec dans les années 1950 et 1960. La soirée en hommage à Félix Leclerc fut présentée dans une magnifique salle à l’italienne de quatre cents places. Beaucoup d’émotions et de chaleur sur la scène. Un verre de l’amitié fut offert après le spectacle. Le tout se passa sur la scène, artistes, musiciens, Charles Aznavour et les invités. J’étais content de voir Daniel Boucher, récipiendaire du prix Félix-Leclerc de la chanson, Richard Desjardins, Élise Boucher, interprète de l’œuvre chansonnière de Félix en France depuis plusieurs années. Raymond Devos, Jean Dufour, le gérant français de Félix à l’époque, et bien d’autres personnalités présentes à ce magnifique hommage rendu à Félix par le Festival de Troyes. Dans les jours qui suivent, nous sommes invités au spectacle de Henri Salvador sur l’une des scènes intérieures du festival. Accompagnés de Jean Dufour et une amie commune, nous assistons au spectacle de cet autre monstre sacré de la chanson française. Les avis sont partagés, mais au prix qu nous ont coûté nos places, merci la vie, merci le festival. Moi j’ai aimé Salvador. Un peu trop crooner à mon goût, mais le jeune guitariste qui l’accompagnait valait à lui seul le déplacement.
HOMMAGE DU FESTIVAL À CHARLES AZNAVOUR
Je ne peux passer sous silence un moment hors du commun, magique, celui de l’hommage fait à Charles Aznavour par le festival de Troyes. Nous sommes dans l’immense salle attenante à sa loge, des amis proches de l’artiste discutent de choses et d’autres. Aznavour est là, convivial, détendu, heureux de retrouver de vieux amis. Quelques minutes avant le début du spectacle, nous sommes conviés à aller prendre place. Imaginez la scène, 900 choristes accompagnés par des dizaines de musiciens interprétant les plus grands succès du géant de la chanson française. Tout y est, décor, costumes, chorégraphies, éclairages, le grand Charles, assis au milieu de la foule, applaudissant tous ces choristes venus lui rendre hommage. Les 900 choristes font un clin d’œil à Félix en chantant Le Pharmacien. Puis c’est au tour de Lynda Lemay avec les souliers verts. Au milieu du spectacle, Charles Aznavour est invité à rejoindre les chanteurs et la scène. Il interprète quelques-unes de ses plus grandes chansons. Trois ou quatre mille personnes sont debout, applaudissant de toute leur cœur l’immense personnage qui aura fait rêver et danser plusieurs générations. Moi, comme ancien choriste ayant chanté pendant plus de dix ans dans un groupe vocal, je suis là, témoin de la prestation de l’un des plus grands artistes de la chanson. Moment de grâce, de félicité! Une réception suivit la soirée hommage. J’étais conscient du moment présent et que nous devions à Charles Aznavour et au festival de Troyes une semaine de rêve.