Chapitre XX – Le chant choral : source de joies uniques

Une autre de mes passions dans la vie est le chant choral. En 1984, j’entends des amis épiloguer sur un spectacle d’un groupe vocal de l’Ile d’Orléans. Ce groupe s’appelait à l’époque la Turlutte, pour devenir plusieurs années plus tard le groupe vocal Atmosphère de Beauport. Ils présentaient un répertoire de chansons Québécoises et Françaises. Les Brel, Leclerc, Ferland, Aznavour, Vigneault et bien d’autres encore sont au programme. Ils en parlent avec suffisamment d’émotions et d’éloquence pour me donner le goût d’assister à une pratique du groupe. Mon intérêt pour le chant remonte à mon enfance, lorsque j’étais assis au piano avec ma grand-mère Bilodeau. Je me souviens des fins de semaine passées chez mes grands-parents que j’adorais presque autant que mes parents. Ma grand-mère était une musicienne et animait les veillées de mon grand-père Charles-Eugène en lui jouant ses chansons favorites. Souvent, je m’installais au piano, à côté d’elle, et l’accompagnait jusqu’aux petites heures du matin. Moments heureux d’une enfance pleine de la musique et des mots de nos auteurs-compositeurs Québécois et Français. Ma mère aussi jouait du piano, mais sa pudeur ou sa gène freinait son élan à s’exécuter devant des amis ou parents. Mon père avait une magnifique voix de baryton comme son grand-père maternel qui était maître chantre de sa paroisse au lac des Habitants, dans la région du Lac St-Jean.

Je m’installe donc dans la salle de pratique du groupe située à l’époque à l’Institut des Sourds et Muets de Charlesbourg. Claude Bégin est le chef de chœur de la troupe et Réjean Yacola le pianiste. Coup de foudre ! J’adore les voix harmonisées des quatre pupitres : les basses, ténors, altos et sopranos. J’aime l’esprit qui anime la dynamique du chant choral, mais d’abord et avant tout, j’admire le leadership du chef de chœur qui joue un rôle de premier plan. Claude Bégin était un homme passionné par la musique et la vie. Il possédait une énergie qui dépassait l’entendement. Je me souviens, j’ai eu le bonheur de faire trois tournées chantantes en Europe avec Claude et la troupe. Cet être plus grand que nature pouvait dormir à n’importe quel endroit en voyage. Il récupérait au bout de quelques heures et son sens de la fête reprenait ses droits rapidement. C’était un homme exigeant sur le plan de l’harmonisation et du rythme. Il m’a choisit comme soliste, ce qui est une reconnaissance non négligeable au sein de la troupe. Être soliste, c’est aussi une responsabilité additionnelle et un petit stress en valeur ajoutée. Mais l’adrénaline que procure le fait de se retrouver sur une scène devant des centaines de spectateurs est quelque chose d’unique. Tu dois assurer une performance digne de la troupe et des attentes du chef de chœur. Il faut combattre les interminables secondes de stress avant son solo. Après, c’est l’état de grâce si ta prestation mérite une réponse chaleureuse du public.

MOI, MES SOULIERS

Nous sommes en France. Nous chantons dans une petite ville du centre-ouest. Il fait une journée magnifique. Tous les billets sont vendus pour le spectacle du soir que nous donnerons vers 20:00. Nous chanterons dans une vieille église de plusieurs centaines d’années. La sonorité des ces églises était toujours incroyable. Nous nous retrouvons vers les 18:00. Nous transportons dans nos bagages notre costume de scène y compris nos souliers qui complètent l’ensemble. Le temps passe. Il est 19:30. Les spectateurs arrivent par grappe. L’assistance est au rendez-vous.

Comme à l’habitude, Claude prépare les choristes en leur faisant effectuer une série de vocalises et en leur donnant les directives d’usages avant le spectacle. Un de nos solistes, Sylvain Latouche, doit interpréter, dans la suite de Félix, la chanson Moi, Mes Souliers. Mais il y a un léger problème. Ce dernier sue à grosses gouttes en cherchant son soulier droit dans sa valise. Il ne trouve pas ce soulier indispensable à sa prestation de soliste. Il a en sa possession deux souliers du pied gauche. Dans l’interprétation de la chanson de Félix, il doit, sur le plan de la mise en scène, s’avancer vers le public. L’impasse est totale, nous ouvrons le spectacle dans quelques minutes avec les chansons de notre chantre national.

Croyez-le ou non, il a chanté la chanson avec deux souliers du pied gauche. Imaginez la scène ! Comment pouvions-nous, les choristes, ne pas avoir un fou rire incontrôlable ? Des haussements d’épaules sur les praticables, des têtes plus basses pour cacher notre inconfort devant le ridicule de la situation. À chaque fois que je revois Sylvain Latouche ou un ancien choriste ayant vécu l’évènement, je repense avec bonheur à cette situation digne du parcours du combattant mettant en vedette le soliste aux deux souliers du même pied.