Fin de l’après-midi. Un policier vient me voir dans ma cellule du parc Victoria pour m’informer que dans quelques minutes nous devrions quitter pour la prison d’Orsainville. Les émotions qui m’habitent sont indescriptibles. Je ressens un mélange d’angoisse qui fait mal au ventre et de soulagement d’en finir une fois pour toute avec ces amendes qui se multiplient quand elles ne sont pas payées dans les délais. Des policiers me demandent de sortir de ma cellule. L’un d’entre eux me passe les menottes aux poignetx et m’invite à le suivre. Nous sortons de l’édifice par une porte située sur le côté. Direction : le fourgon qui nous conduira à la prison. À l’intérieur du véhicule, quelques détenus sont déjà assis, en attente d’un départ imminent.
Le trajet de la Centrale de Police à la prison d’Orsainville est surréaliste. Je me sens étranger et spectateur à ce que je vis. Je ne m’appartiens plus ! Je suis prisonnier et détenu contre mon gré par le système judiciaire. Pour la première fois de ma vie, je réalisais que notre société, par ses lois et sa capacité à les appliquer, peut nous priver de notre liberté. Une prise de conscience extrêmement forte du sens que l’on peut donner au mot liberté. Nous arrivons à Orsainville, pénétrons à l’intérieur des murs en passant par un système de sécurité qui impressionne les novices comme moi. Nous sommes dirigés dans une grande salle dans laquelle on nous demande de se dévêtir. Complètement nu, sous le regard des gardiens de prison, j’enfile de mes nouveaux vêtements de prisonnier. Prise de photos, prélèvement d’empreintes digitales, remise des vêtements et des effets personnels, signature de documents officiels. Me voilà prêt à me rendre à ma cellule.
Compte tenu de mon état de santé, on me dirige du côté de l’infirmerie. Il faut savoir que l’infirmerie n’a rien à voir avec un hôpital ou un CLSC quelconque .Nous sommes dans une section avec cellules fermées. Au bout du couloir, deux petites salles à manger, la cantine, une salle de télévision avec fumoir surveillée par des gardiens. Je réalise assez rapidement que les détenus qui s’y trouvent sont pour le moins atypiques. Il y a des gars comme moi qui n’ont pas payées leurs contraventions de stationnement, et il y a ceux qui sont en attente d’une sentence pour meurtre ou méfaits avec violence. Il y a aussi d’autres délinquants récidivistes, des malades mentaux et des ex-psychiatrisés de l’hôpital Robert-Giffard. Enfin, vous imaginez le tableau ! Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je me sens zen et assez tranquille d’esprit dans cet univers bigarré. Je m’intègre relativement bien. Je suis privé de ma liberté, c’est vrai, mais en même temps j’explore une voie pour la recouvrer : l’imaginaire.
Je rencontre le médecin, le psychologue, le criminologue, chacun d’eux cherchant à tracer un profil de ma personne et à comprendre pourquoi je me retrouve dans une telle situation. Suis-je un délinquant circonstantiel ou chronique (comme ma maladie !) ? Il fallait le faire : en prison et dépendant d’une machine pour vivre. Qui dit mieux comme concept de liberté !?
Le premier soir, dans ma cellule, quand ma porte et toutes les autres se referment, une drôle de sensation envahit mon âme ; celle d’une très grande solitude et d’un immense isolement. J’ai peur qu’il m’arrive quelque chose durant la nuit. Est-ce que les gardiens vont m’entendre si je me sens mal ? Je me raisonne et ça finit par passer.
MES TRAITEMENTS SOUS SURVEILLANCE
Comment les infirmières, les médecins et les patients qui me connaissent percevront-ils le fait que j’arrive en fourgon cellulaire, accompagné d’un gardien de prison pour me surveiller pendant mes traitements ? Poser la question c’est y répondre. J’explique la situation à tous ceux et celles qui veulent l’entendre. Après quelques traitements, les gens faisaient comme si de rien était. J’avoue que j’ai eu honte, mais je ne pouvais m’y attarder. La situation exigeait plus de force de ma part. La présence de mon gardien finit par ne plus me déranger. Il se faisait discret et compréhensif face à ma situation. Je trouvais un peu inconcevable que la société envoie en prison des citoyens pour des contraventions non-payées. Surtout que ma situation de santé pouvait expliquer le fait que je me sois retrouvé dans de tels mauvais draps. Enfin, je ne veux pas revenir sur le sujet puisque le gouvernement condamne maintenant à des travaux compensatoires les contrevenants mauvais payeurs.
APRÈS ONZE JOURS D’EMPRISONNEMENT : LA LIBERTÉ !
Je me suis tellement bien intégré à l’univers des détenus que le responsable de la cantine m’offre d’assumer la gestion de celle-ci. Il devait quitter incessamment l’infirmerie. Je ne sais trop pour quelle raison, il a pensé à moi. J’avoue que cette possibilité m’a déstabilisé quelque peu. Moi, tout ce que je voulais, s’était sortir au plus vite de ce monde carcéral. Je me dit que ça n’a pas de sens qu’il pense à moi en connaissant les raisons de ma condamnation. Je m’interroge en pensant qu’il est peut-être de connivence avec la direction pour me faire peur. Il ne faut pas oublier que j’ai une condamnation de deux mois et quelques jours pour mes amendes non-payées.
La onzième journée de détention fut la dernière À mon grand soulagement, tôt dans la matinée du onzième jour, on m’annonça que j’étais libéré sur le champ. J’ai recouvré ma liberté comme l’adolescent retrouve sa première blonde après l’absence d’un été. Mon père m’attendait à la sortie. J’étais juste heureux de quitter ce mauvais rêve. Vous voyez, je parle de mon père et je m’ennuie de lui. Une pensée pour toi Rudy.