Chapitre XXXIV – Un verdict implacable

J’arrive à l’urgence. Je demande une chaise roulante pour me transporter à l’intérieur. Vous connaissez la procédure : prise de sang, tension artérielle, vérification du taux d’oxygène dans le sang, rencontre avec l’inhalothérapeute, l’urgentologue et autres spécialistes. Évidemment, ils ont en main mon dossier médical qui à cette époque n’avait pas la voluminosité d’aujourd’hui. Il est certainement 3h00 du matin quand s’approche de moi le docteur Gérald Guay, néphrologue de l’hôpital. Il porte un sarrau blanc et de petites lunettes de lecture qui sont bien installées sur le bout de son nez. Il m’interpelle de la façon suivante :

- « Mon cher ami, j’ai deux nouvelles pour vous, une bonne et une mauvaise. Je commence par laquelle ? »
- « Commencez par la mauvaise. », que je lui répond. Il m’annonce que mon rein ne fonctionne pratiquement plus et que je dois envisager la dialyse à court terme, c’est-à dire d’ici deux mois maximum.
- « Maintenant, la bonne nouvelle est que vous êtes arrivé en temps à l’urgence. Vous faites une péricardite ( inflammation de l’enveloppe du cœur ). »

Voilà, la fatalité, le destin, marquait de son sillon la route de ma vie. Mes premières pensées vont à ma fille. Je sais qu’à partir de cet instant mon existence ne sera jamais plus la même. J’avais eu l’occasion, par le passé, de visiter l’unité d’hémodialyse. J’avoue que ça m’angoisse sérieusement. Quel paradoxe ! Moi qui aimait par dessus tout la liberté, la vie à toute vitesse, l’autonomie, l’indépendance. Je me retrouve vulnérable, fragilisé et lié à une machine pour vivre. Ouf ! Respirons par le nez ! Je suis hospitalisé pendant une dizaine de jours au septième étage de l’Hôtel-Dieu. Je communique la nouvelle à ma famille et mes amis. Mon entourage m’offre le soutien nécessaire. Dans une telle situation, on a besoin de réconfort affectif et psychologique. Vous savez, je suis un homme déterminé et extrêmement combatif. Je ne supporte pas les gens négatifs et pessimistes. J’ai appris qu’il faut savoir sélectionner les êtres qui nous accompagnent le long de la route. Quand on se retrouve avec une insuffisance rénale chronique, la gestion de ses énergies est très importante. La force du mental et l’attitude sont déterminantes pour faire face à la maladie ou à une déficience physique chronique. Je me souviens, j’étais dans une chambre à deux lits. Le gars qui partageait cette chambre avec moi venait de faire une péritonite ( inflammation du péritoine ). Il se plaignait constamment de son état. Il disait que la vie était injuste, qu’il devrait vendre son commerce, que sa vie était finie. Enfin, vous imaginez le discours. Il est vrai que de subir quatre fois par jour le traitement de la dialyse par la cavité du péritoine, ce n’est pas évident, j’en conviens. Mais je ne pouvais pas supporter son attitude défaitiste, surtout que sa femme était aux petits soins pour lui, et que dans les faits, malgré sa déficience, il pouvait poursuivre les opérations quotidiennes de son commerce. Pour ce faire, il fallait qu’il fasse preuve de volonté, de courage et de détermination. Je ne pouvais tellement plus supporter son défaitisme que j’ai demandé un transfert de chambre. Je crois que sur le plan psychologique, je ne pouvais accepter la vision d’un perdant, d’une personne qui baissait les bras devant l’adversité. J’avais le sentiment que ma propre survie exigeait une attitude de gagnant. J’étais conscient que la vie m’engageait dans un processus de deuil au quotidien. Je me refusais à une perception négative de ma personne. Je voulais vivre intensément et aller au bout de mes rêves, malgré les immenses sacrifices que la vie m’obligeait à faire.