09
2009
Chapitre XXXVIII – La descente aux enfers
Quelques semaines se sont écoulées depuis la greffe. Ma chambre est remplie de fleurs, elle est un véritable jardin plein d’odeurs printanières. Ma créatinine commence à s’amuser dans les hauteurs. Je suis angoissé. Tout allait si bien! Mon néphrologue diagnostique un rejet. Le combat n’est pas gagné, loin de là. Il fait beau dehors. Le soleil est comme un immense champ de blé qui s’étend à perte de vue dans un horizon sans fin. Je crois qu’il s’agit du plus bel été depuis plusieurs années.
Je reçois des quantités de cortisone à faire veiller tard le plus grand des couche-tôt. Mon visage ressemble à une pleine lune. D’ailleurs, l’une de mes tante, lors d’une sortie thérapeutique chez mes parents, s’est tordue de rire à la vue de mon visage si étroit en temps normal et si rond petit patagon après quelques bonnes doses de cortisone. Malgré ma fierté reconnue, je n’en fais pas de cas. Ma greffe est plus importante que la rondeur lunaire de mon visage. J’ai tellement faim que je boufferais tout le temps, surtout des gâteaux frais de chez le pâtissier. Mon greffon subit les assauts répétés de mes anticorps qui sont d’une grande férocité et sans pitié pour le nouvel arrivant. Je dois combattre des virus de toutes sortes. Ma condition et celle de mon greffon ne s’améliorent pas. Je commence à réaliser que si je conserve la fonction de mon rein greffé, elle sera beaucoup diminuée.
Je reçois souvent de la belle visite. Parents et amis viennent partager mon nouveau bonheur, ma nouvelle vie. Un après-midi, je vois arriver celle que j’avais laissée pour retourner vivre avec la mère de ma petite fille. Elle est accompagnée de sa sœur cadette. Sa présence me rend un peu mal à l’aise, mais j’apprécie cette délicate attention. Ma petite fille Anne vient me voir avec sa maman une à deux fois par semaine. Chaque fois, c’est la fête dans mon cœur. Voir ma petite fleur d’amour me redonne du courage et de l’énergie. Durant mes sorties de l’unité de la greffe, je vais la voir à la maison, chez elle. Je suis encore très émotif en sa présence, je m’ennuie de cet enfant.
Finalement, je passerai pratiquement tout l’été hospitalisé à combattre des rejets qui se succèdent à un rythme décourageant. La mère de ma fille espace ses visites avec Anne. Elle a apprise la venue de Odette, mon autre ex compagne. Elle le prend mal et en résultante je ne vois pratiquement plus ma fille. Je suis de plus en plus inconfortable avec mon greffon qui répond de moins en moins à l’appel. Je commence à réaliser que je peux le perdre. Je me prépare psychologiquement à la fin du rêve et au retour à l’hémodialyse. Vous savez, sur le plan psychologique, le fait d’être greffé et de se retrouver dans l’univers des patients de la greffe apporte une valeur ajoutée à sa propre perception et celle des autres. Les patients de la greffe sont pris en charge et suivis de façon très encadrée.
Nous sommes au mois d’août 1991. Le plus bel été depuis des années tire à sa fin. Je me résigne. Mon greffon a perdu la bataille, il a pratiquement rendu l’âme. Un deuil très difficile s’annonce. Je ne le réalise pas encore. Je suis sous l’effet de forte dose de cortisone, boosté à bloc par une énergie artificielle. Ce que je sais, c’est que je suis en période de rejet de mon greffon. Il n’est pas assez fort pour faire face à ma réalité. Je n’en veux plus ! J’ai une drôle de réaction. Autant je l’ai désiré, autant je veux maintenant qu’il sorte de mon corps. Pour moi, il n’a pas été à la hauteur, je ne l’aime plus.
LE 26 AOÛT 1991, JE SUBIS L’ABLATION DU GREFFONLe 25 août au soir, je suis transféré dans une chambre du dixième étage. Je me sens seul, abandonné, rejeté, comme mon greffon. Ma chambre est triste, sans télévision ni téléphone, et beaucoup trop grande pour un seul lit. J’ai l’impression d’avoir failli aux attentes de l’équipe de la greffe, à celles de mes parents et amis, celles du donneur et de la vie. Pour la première fois, je me sens comme un perdant. Le 26 août au matin, je subis l’ablation de mon greffon. Il me faisait mal. Il était devenu toxique pour mon corps et néfaste pour ma santé. Je remonte à ma chambre. Personne ne m’y attend. C’est une journée morose comme j’en ai rarement vécues dans ma vie. La douleur est intense et persistante sur le site de la chirurgie. Je me sens moche et malade. J’ai le sentiment de vivre l’ombre après la lumière. Je n’ai pratiquement plus de visite, sauf celle d’Odette qui se doute que je vis un passage à vide très sérieux. Elle est là, présente pour subvenir à mes besoins et toujours amoureuse. J’ai follement envie de m’évader de la réalité, de ma réalité ! L’injection du dilodile, puissant narcotique qui soulage la douleur, représente ma seule porte de sortie. Pendant ces quelques minutes, l’effet enlève complètement la douleur et l’on se retrouve dans un état second merveilleux. Une semaine d’hospitalisation et je reçois mon congé. Nous sommes début septembre, l’automne s’installe petit à petit. Je dois me relever de trois mois d’hospitalisation en plus d’accepter la perte de mon greffon et mon retour forcé à l’hémodialyse. Il faudra du courage et une volonté à toute épreuve pour faire face à ce destin qui s’acharne. Je puiserai au plus profond de moi-même, avec l’aide et l’amour d’Odette. J’éviterai de couler à pic comme un bateau blessé à mort par la mer. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que j’aurai à attendre onze années avant de me réconcilier à nouveau avec la vie. Je m’installe avec Odette. Je me donne un peu de temps pour ma convalescence. Je décide de m’inscrire à la maîtrise au département des Communications à l’Université Laval. Il faut que je me prenne en main, que je me réactive et m’implique dans un projet qui contribuera à améliorer mon estime personnelle. Ma santé est fragile. J’attrape tout ce qui passe comme virus. Mon système immunitaire est à plat. Mon hémoglobine est à 100 et j’ai de la difficulté à me concentrer. Je crois que j’ai réussi, après moult rencontres pour mon admission, à m’inscrire à la session d’automne de l’université. Je n’en mène pas large, mais c’est de ma survie psychologique qu’il s’agit, et elle n’a pas de prix ! Je reçois des prêts et bourses du gouvernement, ce qui me permet de subvenir à mes besoins, du moins pour l’essentiel.




