Une petite chirurgie qui tourne mal

Me voilà de retour après une semaine cauchemardesque. J’ai été admis à l’hôtel-Dieu de Québec pour une chirurgie considérée comme mineure. Elle consistait en l’ablation de deux des quatre parathormones, glandes situées au bas et au haut de la gorge. Les parathormones sont contrôlées par le cerveau et régularisent le niveau de calcium dans le sang. Dans mon cas, ces dernières étaient en excroissance depuis plusieurs années et c’est pourquoi une intervention chirurgicale était de mise dans les meilleurs délais. Cette situation est fréquente chez les personnes atteintes de maladie rénale. Une chirurgie d’un peu plus d’une heure sous anesthésie et le tour est joué. Quelques jours d’hospitalisation pour le contrôle du calcium dans le sang et un retour à la maison est possible. Je ne sais pourquoi, mais ce que j’allais vivre n’a rien à voir avec la petite chirurgie prévue.

JE RÊVE À LA MORT DEPUIS QUELQUES SEMAINES

C’est bizarre. Je me sens zen depuis plusieurs mois. Je n’ai aucune appréhension face à la chirurgie qui s’annonce dans quelques jours. Toutefois, je rêve à la mort depuis bon nombre de semaines. Je ne sais pourquoi cet état d’esprit m’habite. Pourtant, j’ai confiance et la peur n’est pas ma compagne de vie. Enfin, je ne m’arrête pas sur mes états d’âme nocturnes et ne fait pas de cas de ces pensées un peu spéciales.

LE MATIN DE LA CHIRURGIE

Il est 6h45 du matin. Je suis attendu au sixième étage, département des chirurgies d’un jour. J’arrive sur place, présente mes cartes d’usages et me rends dans une petite chambre pour les interventions liées à la préparation pré-chirurgie. Je suis prêt. Un brancardier arrive à ma chambre, m’installe sur une civière et me transporte au troisième étage. Le brancardier me place le long du couloir attenant à la salle d’opération. Je suis calme et anticipe déjà la salle de réveil. On me transporte au bloc et me transfère sur la table d’opération. Tout se déroule comme prévu. L’anesthésiste m’envoie au pays des rêves sous influence.

LA SALLE DE RÉVEIL

Je me réveille doucement. Tout s’est bien déroulé. Dans quelques heures, je serai à ma chambre du dixième étage de l’Hôtel-Dieu de Québec.

UNE DIALYSE PAS COMME LES AUTRES

Il est 18h15. Tout va bien. Je me dirige, avec l’aide du brancardier, à mon traitement d’hémodialyse. L’infirmière assignée à mon unité est jeune et dynamique. Tout est prêt pour le branchement et l’introduction des aiguilles. Je suis couché dans mon lit qui remontera à ma chambre après la dialyse. Deux heures se sont écoulées. Je commence à me sentir mal, j’étouffe, je manque d’air. Mon cou est anormalement enflé et l’oxygène passe de moins en moins. J’avise l’infirmière de mon état. Elle observe, comme moi, le gonflement anormal du site de la chirurgie. Là, je cherche mon air pas à peu près !

L’infirmière chef arrive sur les lieux et constate la gravité de la situation. Une communication avec l’équipe de chirurgie s’établit dans les meilleurs délais. Deux heures de traitement sont affichées au tableau de la machine.
Une assistante à la chirurgie entre dans la pièce. Je me souviens de son nom : Elise Sirois-Giguère. Elle constate une hémorragie interne au niveau du cou. Je me sens drôlement calme malgré la situation. Cette jeune assistante fait preuve d’un aplomb et d’un sang froid remarquable. Elle ordonne sur le champ l’arrêt du traitement et avise de facto le personnel du bloc opératoire de se préparer à une intervention immédiate. L’infirmière qui s’occupe de ma dialyse veut procéder à ma réinfusion. L’assistante à la chirurgie l’avise qu’il n’en n’est pas question. Elle n’autorise même pas l’enlèvement des aiguilles de mon gortex. Juste le temps de désaboutter les tubulures et l’équipe de la chirurgie me dirige en catastrophe au bloc opératoire.

ON DOIT M’INTUBER SUR LE CHAMP

Je suis sur la table d’opération. Le transport de l’unité d’hémodialyse au bloc opératoire s’est fait dans un temps record, et ce malgré la lenteur inacceptable des ascenseurs de l’hôpital. Toute l’équipe de chirurgie est près de moi. L’anesthésiste me prévient qu’il ne peut m’endormir sans m’intuber. J’accepte sans hésiter de collaborer à toute initiative pouvant me sauver la vie. On me donne le masque à oxygène mais je ne respire pratiquement plus. Il est minuit moins une. L’assistante chirurgienne tente à plusieurs reprises de m’intuber. La troisième sera la bonne. Le reste du travail sera de réouvrir la plaie faite le matin, d’identifier le vaisseau sanguin qui suinte le sang dans ma gorge et de drainer le surplus de sang amassé depuis quelques heures sûrement. Je me réveille le lendemain matin, vers la fin de l’avant-midi, aux soins intensifs.

Quand mon père est mort, quelques jours avant la fin de son parcours sur cette planète, il avait été intubé pendant plus de quinze jours. Je me demandais s’il avait souffert de cette situation. Aujourd’hui, après avoir vécu l’expérience, je me sens plus rassuré relativement au degré de souffrance qu’il a dû ressentir. Évidemment, je ne pouvais communiquer par la parole, mais je me sentais bien et en paix avec moi-même. Probablement que les doses de narcotiques ont aidé à cet état de non-souffrance. Enfin, cela me rassure sur ce qu’a vécu mon père.