Chapitre LII – L’histoire d’un petit musée pour un grand poète du pays (suite)

Quelques mois se sont écoulés depuis l’affaire Monna. Je poursuis mes démarches de repérage dans le milieu. Il faut faire vivre nos projets, notre fondation et sa mission. Sans oublier qu’il faut mettre du pain et du beurre sur la table. Nous ne vivons pas riches. Par chance, la maison ne nous coûte que les factures de chauffage et d’électricité. Nathalie poursuit ses études à l’université. Un baccalauréat, ça dure trois ans. Quand même! Les médias de la région et d’ailleurs sont généreux avec tout ce qui concerne Félix Leclerc. Je sais qu’ils supportent notre projet et les promoteurs que nous sommes. Disons que cette attitude encourage à la persévérance.

LA GRANGE DERRIÈRE LE RESTAURANT LES ANCÊTRES

Je connais les propriétaires de ce restaurant depuis mon arrivée sur l’île. Il s’agit de madame Vézina et de son mari, une famille souche du milieu qui est propriétaire d’une terre ancestrale. Cette terre, croyez-le ou non, appartenait à l’ancêtre de Félix Leclerc : Jean Leclerc, tisserand de conversion à son arrivée en Nouvelle-France. Il demeurait à St-Pierre de l’île d’Orléans, sur une terre se déroulant jusqu’au pied du fleuve, la majestueuse chute Montmorency comme paysage quatre saisons. Assez unique comme ancrage territorial.

Au décès du père, le fils Pierre prend la relève pour la gestion de l’entreprise. Derrière le restaurant, une grange surplombe comme une vieille reine le pont de l’île et la chute. Une vision de carte postale qui rend orgueilleux d’appartenir à un tel coin de pays. J’informe madame Vézina et Pierre de notre recherche d’un lieu pour l’émergence de l’Espace Félix-Leclerc. Il y a là pour eux des avantages sur le plan des affaires à bénéficier de la présence d’un tel bâtiment. Si je me souviens bien, l’examen de ce site avec la grange ne s’est pas éternisé longtemps. De mémoire, le restaurant et le stationnement englobaient la totalité de l’aire commerciale du droit acquis. Cependant, nous avons examiné la possibilité d’occuper des espaces à l’intérieur du restaurant. On ferme les livres! Beaucoup trop petits pour les ambitions du projet. Au fond, je voulais que la fondation soit maître chez elle. Il fallait se résoudre encore une fois!

AU VILLAGE D’HORATIO WALKER : STE-PÉTRONILLE

Une dernière tentative à Ste-Pétronille, dans un bâtiment patrimonial à vendre, au coeur du village avec un immense stationnement près du fleuve. Aujourd’hui cette maison abrite la Chocolatrie de L’Île.Deux problèmes majeurs:Ce bâtiment était isolé à la miuf et la mentalité citoyenne de pas dans ma cour! Peut-être des intérêts inavoués pour ce bâtiment par quelques personnes d’affaires de la place. De bonne guerre quoi!

FÉLIX AU COEUR DE LA CITÉ DE CHAMPLAIN:PLACE ROYALE

Il faut se faire à l’idée que nous ne réussirons pas à ancrer l’Espace sur l’île. J’ai parcouru les terres, poussé aux limites de l’audace et de ma volonté les esprits et les coeurs des habitants de l’île. Je suis au seuil psychologique de l’abandon, exaspéré par les refus, par les projets qui ne fonctionnent pas pour toutes sortes de raisons. Quand ce ne sont pas les règlements municipaux, c’est la Commission de Protection de territoire Agricole, ce sont les citoyens, la bureaucratie, les fonctionnaires… Mais plus que tout, ce sont les mentalités, les attitudes défaitistes et le nombrilisme de certains chefs et citoyens de l’Île qui me désespèrent. Il fallait faire face à de drôles d’attitudes parfois.

Je décide qu’il faut regarder ailleurs. La Place Royale me semble tout indiquée. Félix a vécu et travaillé à Québec. Il y a écrit sa première chanson : notre sentier. La direction du ministère et de la ville de Québec encourage cette initiative. Au fond, j’avoue que je veux fouetter un peu les citoyens de l’Île. L’inertie de quelques politiques et de l’économie commerçante m’agace au plus haut point. Il faut jouer le tout pour le tout! Si l’Île perd Félix, ce ne sera pas parce que je n’aurai pas essayé. Nathalie endosse ma position, mais elle me suivra à contrecoeur dans cette démarche. Pour elle, l’Espace Félix-Leclerc doit être sur l’île d’Orléans. Je suis bien d’accord, mais un moment arrive où il faut savoir changer de cap, sinon le bateau coule. Nous reluquons la Maison de la Chanson, collée au petit parc Félix-Leclerc. Les difficultés financières à l’époque ne sont pas un secret pour les gens du milieu. Après analyse, on passe vite à autre chose! On regarde du côté de la Maison Fournel, de certains étages de la Maison qui accueille l’association Québec-France. Enfin, nous passons plusieurs mois à évaluer différentes possibilités pour installer notre chantre québécois.

UNE OFFRE DU MINISTÈRE DE LA CULTURE

Je reçois un appel téléphonique du directeur régional du ministère de la Culture du Québec.J’ai oublié son nom avec les années. J’arrive un peu à l’avance. Il m’invite à son bureau. Je m’assois et j’écoute d’une oreille plus qu’intéressée. Il a une offre que je ne peux refuser:Il propose que la fondation Félix-Leclerc devienne propriétaire de la Maison Fournel, située à la Place Royale. Une aide au budget de fonctionnement, par le biais d’une subvention annuelle. Sans oublier une aide financière à la restauration de l’exposition que nous possédons.
En prime, un soutient financier ou autre pour l’ameublement d’une petite salle de spectacle pour la relève francophone en chanson. Tout cela est le fruit d’une négociation de près de deux heures à son bureau. Je sais qu’il y a des forces politiques qui endossent cette offre. Je ne suis pas dupe!

Un baume inattendu pour tant d’années d’efforts. La reconnaissance officielle de la valeur du projet et surtout le désir concrètement exprimé que l’on voulait faire avancer le dossier.Au sortir de cette rencontre, je me sens léger comme cerf-volant par grand vent d’automne. Mon coeur est heureux qu’enfin ce projet trouve sa progression et son mérite.
Mais dans mon for intérieur, je sais que Félix, sa place est sur l’île D’Orléans
Mais je suis prêt à renoncer!J’ai fait le tour de l’île, je ne sais plus combien de fois. Je ne me sens pas coupable. Des années d’efforts enfin récompensés!

NATHALIE NE PEUT SE RÉSOUDRE À UN AUTRE ENDROIT QUE L’ÎLE POUR SON PÈRE

Je me dépêche de revenir à la maison pour en discuter avec Nathalie. Je lui déballe l’offre du ministère tout d’un trait. Je lui démontre mon intérêt, fais valoir toutes les possibilités d’affaires et d’achalandages des lieux.Rien à faire! Elle ne peut se résoudre à l’enterrement de l’Île. Je sais qu’en ce qui me concerne, j’ai le poids de la dure bataille livrée depuis des années. Mais l’amour est fort! J’ai la conviction profonde que notre poète a besoin de la vie rurale de l’Île, d’espace, de liberté. Je crois comme Nathalie que les Québécois et francophones qui aiment le poète veulent le rencontrer sur la terre de ses écrits. Finalement, j’accepte d’endosser la vision de Nathalie. Je refuse l’offre généreuse du ministère. Il va sans dire que là, il va falloir l’aide de forces supérieures. C’est ce que l’on appelle jouer avec sa chance!