L’automne 2003 est à nos portes. L’heure des bilans de revenus et dépenses de l’été est un exercice que je ne peux éviter. La grande région de Québec a vécu en cette année, la pire saison touristique depuis des lustres. La crise du pétrole, les tensions en Irak, le dollar canadien, les attentats terroristes partout sur la planète, rien de bon, pour donner le goût aux citoyens du monde de voyager à l’étranger.
Nous devrons à l’heure des budgets, réaliser cette baisse dramatique des visiteurs et de l’argent dépensé sur l’Île.Toute la grande région de Québec est touchée par une baisse d’achalandage touristique.Je dois déposer le rapport budgétaire de la première année des opérations de l’Espace.Également formulé, les prévisions budgétaires pour la prochaine année. Le tout devra se retrouver sur le bureau de notre responsable de compte du Centre Financier Desjardins de Beauport.
Nous payons des intérêts importants sur le prêt relié à l’emprunt de l’achat de la terre. Je travaille à la budgétisation avec mon adjoint à l’administration. Nous arrivons à des résultats ou un manque à gagner de plusieurs milliers de dollars, comparativement à l’année précédente. Il faut que je trouve des solutions!
Les spectacles ne rentabilisent pas suffisamment les coûts reliés aux dépenses. La vente d’alcool et des petits repas non plus. La boutique est payante par ailleurs. Les entrées au musée subissent la baisse de fréquentation. La location des salles de spectacle, de la grande salle du musée, pour des réceptions en tous genres commence à peine. Il nous faudra une mise en marché plus ciblée et plus agressive.
Comme nous étions à notre première expérience de planification budgétaire l’année précédente, nos chiffres anticipés étaient trop élevés. Nous n’avions pas prévu l’ampleur de la baisse de touristes américains et français sur l’île.
Nos prévisions de remboursements sur la dette à la caisse populaire étaient donc élevées pour notre capacité réelle de payer. Il ne faut pas oublier que nous devions supputer des revenus pour un équipement culturel dont personne n’avait l’expérience au Québec.
Un projet unique!Donc nous apprendrions sur le tas, en minimisant les risques de mauvaises surprises.
La rupture avec Nathalie et ma santé chancelante, j’avoue que j’ai moins le goût de me battre qu’avant. Mais je suis prêt à faire les efforts pour le repérage de solutions viables au financement budgétaire annuel de L’Espace. Au départ, il fallait revoir la problématique du remboursement de la dette et des intérêts à la caisse. Un exercice incontournable dans mon esprit. Il ne faut pas oublier que nous sommes un équipement culturel en démarrage. J’avise le responsable de notre compte au Centre Financier Desjardins que nous devons repenser à la baisse nos remboursements. Déjà quelques fois que je lui demande des allègements, je ne suis pas certain qu’il va me trouver drôle.
Enfin, je n’ai pas le choix, notre situation financière le commande. Puis ça nous coûte assez d’argent en intérêts sur l’ensemble du projet, je n’ai pas de remords. J’ai dans ma tête une solution qui règlerait définitivement la dette de la terre et des intérêts qui accompagnent cet emprunt.
J’en parle avec quelques personnes, pour sonder la valeur réelle de notre patrimoine agricole. Nous pourrions vendre le fond de terre, en conservant un droit d’accès inaliénable sur le sentier? Nous garderions la vocation agricole, tout en demeurant propriétaires du bâtiment et de l’air du droit acquis. Notre actif a une valeur de plus d’un million de dollars.
Ce qui est le plus important à mes yeux, c’est de payer la dette et les intérêts qui grugent nos revenus et notre capacité d’emprunt. Comment faire pour développer des projets liés à L’Espace, sans la capacité de sortir de la liquidité par le biais d’emprunt? La terre et la maison de Gilles Morin, notre endosseur, étaient toujours hypothéquées pour un montant important.
Je connais un acheteur potentiel sur l’île. Il offre un prix marché très intéressant. Une garantie notariée concernant des engagements pour la protection de la vocation du sentier. Ces engagements lieraient tous les acheteurs éventuels, s’il décidait de vendre le fond de terre. Voilà en gros, la solution à laquelle je réfléchissais depuis un certain temps. Une décision rationnelle et lucide qui désengorge financièrement la Fondation Félix-Leclerc de ses obligations trop lourdes envers la Caisse Populaire. Mais Nathalie ne l’entend pas ainsi et d’autres joueurs sur l’échiquier non plus.
En vérité, je suis un homme de développement et de réalisations. J’aime avoir le contrôle sur mon agenda et l’atteinte de mes objectifs. J’ai toujours cru que la démocratie était le plus grand bienfait dans les sociétés libres. Mais il faut savoir composer avec les consensus et la capacité de convaincre. Pour un fonceur, un entrepreneur comme moi, moins de lourdeurs possibles. En ce qui concerne mon conseil d’administration, j’étais l’idéateur, le concepteur, l’animateur et le développeur qui savaient très bien les tenants et aboutissants des projets en cours.
Nathalie Leclerc était ma guide et ma caution sur le plan moral et politique sur le conseil. Elle représentait la succession Félix-Leclerc, donc sa famille. La moitié des administrateurs vivait à Montréal, par conséquent, pas très disponible. Je voulais conserver une structure légère et efficace au niveau du conseil. Mes ambitions pour la Fondation Félix-Leclerc n’étaient pas complètement atteintes. Je prévoyais restructurer mon conseil au cours de l’année 2004. L’intégration de gens d’affaires du milieu de Québec était dans mes plans. Ma grande faiblesse est de ne pas avoir été assez politique après la rupture avec Nathalie. En avais-je le goût réellement?
Les paramètres n’étaient plus les mêmes. Je ne pouvais plus compter sur l’alliance naturelle avec Nathalie. Une personne proche de nous m’avait prévenu de certains mauvais présages et de grenouillage à mon insu. Je ne perdais rien pour comprendre.
Une année avant l’ouverture officielle de L’Espace sur l’île, j’avais négocié une entente notariée. Avec l’accord de Nathalie et de sa mère, en reconnaissance du travail accompli depuis les huit dernières années, j’ai obtenu un montant de quarante-cinq milles dollars, payable sur un nombre d’années à déterminer selon la capacité de payer de la fondation. Je dois cette initiative à mon père, qui à l’époque me conseilla, au regard de tous mes efforts, de me protéger contre les mauvaises surprises de la vie. Il ne m’aura jamais aussi bien conseillé!
J’ai acheté ma petite maison sur l’île, en retirant dix mille dollars de ce que me devait la Fondation Félix-Leclerc. J’ai encaissé cet argent, dix-sept mois après la signature de l’entente écrite, entérinée et paraphée par la majorité des membres du conseil d’administration.
Nathalie et moi vivions avec des revenus très modestes depuis le début de notre vie de couple. Je ne me sentais pas coupable de cette attribution d’un premier versement de dix mille dollars, qui dans un autre contexte (pas de rupture amoureuse) n’aurait pas été nécessaire à l’achat d’une maison sur l’île.
Le contexte m’obligeait à me loger rapidement. Je n’aurais pas eu la force de me retrouver dans un petit trois appartements en ville. Je n’étais pas prêt mentalement! De toute façon, la vie fera en sorte que je vive quelques années plus tard dans beaucoup plus petit qu’un trois unités. Enfin, je vous en reparlerai!




