Nous sommes au printemps 1972. Je n’aime plus l’école, elle m’ennuie. Je fréquentais l’Académie Ste-Marie de Beauport jusqu’à la fin de mon secondaire quatre.
Je suis membre de la Source de Beauport, organisme dévoué à l’humanitaire et au communautaire, sous la direction charismatique du Père Jacques Giroux, missionnaire de Sacré-Coeur. Ce que je vais vous raconter, je ne l’ai pas encore écrit sur mon blogue.
Une petite histoire de vie de quelques mois, mais très intense sur le plan émotionnel et physique.
Mon coeur de jeune adulte naissant est attiré par une femme qui fréquente assidument notre groupe la Source. Elle est professeure au primaire dans une école de notre ville. Elle a cinq années de plus que moi. Elle habite mes pensées au quotidien et fait mon bonheur à chaque rencontre. Nous sommes qu’à l’étape de l’amitié, des rires complices, des corps qui s’effleurent.
Je cherche à donner à ma vie, des assises plus solides pour la construction de mon avenir. Comme à ce moment-là, les études en milieu scolaire ne m’intéressent pas vraiment et que j’ai le goût de l’aventure, une option m’effleure l’esprit.
Depuis un certain temps, je réfléchis, je ne sais trop l’orientation que doit prendre ma vie. Je n’ai rien à offrir de concret et sécurisant pour convaincre de mes prétentions, celle qui occupe l’espace de mes rêves.
N’oubliez pas, j’ai dix-sept ans, un peu plus mature que les garçons de mon âge. Le milieu familial n’est guère réjouissant, mon père est dans sa crise de la quarantaine!
Je décide d’aller m’informer au bureau des forces armées canadiennes de la rue St-Jean à Québec.
Voilà, je me mets à rêver d’une vie trépidante de commando parachutiste, affecté à des missions toute les plus complexes et dangereuses les unes que les autres. Je vois dans mes imaginaires, ma belle, fière et orgueilleuse de son héros, dont elle est éperdument amoureuse.
Voilà, c’est décidé, je deviendrai militaire de carrière au service de mon pays. Tous les documents sont remplis, ma demande est formulée aux autorités des forces armées. Après des batteries de tests psychologiques, d’aptitudes intellectuelles et physiques, l’on m’annonce que je suis accepté officiellement dans l’armée du Canada.
Six mois se sont écoulés depuis ma demande jusqu’au serment d’allégeance à la Reine de l’Angleterre, sur la bible d’un petit local, devant les drapeaux de mon pays.
Je fais l’annonce de la grande nouvelle à ma famille, mes amis, qui eux sont quelque peu stupéfaits de cette orientation non énoncée. Enfin, c’est un peu normal. Je fréquente des intellectuels de gauche et des universitaires de sciences sociales. Il ne fallait pas espérer une réaction d’enthousiasme de mes amis plus vieux. Mais ils furent de bon comte et m’affirmèrent que j’allais leur manquer! Surtout mon côté festif et délinquant!
Le grand jour est là, il est l’heure de devenir ce dont j’avais rêvé, un dur de dur, aux missions périlleuses, attendu avec anxiété par le femme de sa vie. Je quitte donc, famille, amis, pour St-Jean D’Iberville, la base militaire.
Je me souviens, de cette arrivée à la gare d’autobus de St-Jean, dans l’attente du transport militaire qui nous mènera la base. J’avoue bien franchement que je me sentais étranger à moi-même, à vivre des moments presque surréalistes, quand on sait les univers de vie qui m’habitaient, très peu de temps auparavant!
Arrivés en milieu de soirée à la base, des policiers militaires nous conduisent à nos dortoirs d’unité.
Ouf! Là je m’ennuie de ma mère!
Une prise de conscience, que je me retrouve dans un monde à part, dont je fais partie maintenant. Terminer la liberté, le farniente du matin, les discussions nocturnes avec les amis, accoudés devant une bière labrador.Refaire le monde et le défaire!
Là, mes chers amis, bienvenue aux cheveux rasés à ras le coco, une discipline impitoyable, un sentiment d’appartenance inégalé, à un monde parallèle!
Je m’adapte bien.Drôle de paradoxe, je ne déteste pas la vie militaire. L’entraînement est rigoureux, les cours intenses et progressifs.L’agenda est strict et sans sorties extérieures (sauf la ville de St-Jean) avant les six premières semaines d’entraînement. On mange comme des gamins de 17 ans qui s’entraînent sans arrêt. Je crois que mon poids corporel et ma masse musculaire ont bénéficié de 12 kilos durant cette période.La discipline est au rendez-vous du plus petit geste, cirer ses chaussures à l’entretien de son lit, sa case, ses vêtements, l’hygiène personnelle, le comportement sur la base et à l’extérieur de celle-ci. Sans oublier le salut militaire, de rigueur en tout temps!
Les moments d’apprentissages à la marche militaire dans le grand hangar sont quelque chose. Impressionnant ces commandements à grands cris, dans une exécution sans faille et synchronisée des unités de jeunes militaires.
L’épreuve de la chambre à gaz est assez traumatisante, pour un non-initié. La course à pied de seize kilomètres, avec les vêtements de combat et arme à l’épaule, représente un défi physique que tu ne peux oublier.
Bref. Me voilà, en permission de quatre jours, après six semaines d’entraînements intensifs, sous les ordres d’un sergent qui n’avait jamais le goût à la rigolade.
Par chance, il y avait le mess des militaires où l’on pouvait avec les chansons de Mireille Mathieu, en mettant une pièce dans le Jukebox, s’ennuyer à noyer sa peine, à très bas prix. D’ailleurs, j’avoue que l’on y prend goût rapidement. Je l’ai noyé joyeusement, à quelques reprises.
Ma première permission arriva dans le temps de Pâques. J’étais fou de joie de retrouver les miens et surtout de me présenter à mes amis et celle qui faisait battre mon coeur, dans mon bel uniforme militaire, tout en muscle et en fougue.
J’anticipais ce moment avec un peu d’anxiété, bien franchement. Je crois que j’avais raison. Après avoir bu quelques verres dans un petit café bistro de la place, nous sommes sortis faire une grande marche, le temps de se dire les vraies choses. Mais les vraies choses n’allaient pas me rendre très heureux.
Elle me donna l’heure juste quant à ses sentiments envers moi et souhaita que nous conservions une relation de pure amitié! Un coup d’assommoir qui anéantit mes rêves les plus fous avec elle. Je compris surtout une chose! la voie que j’avais choisie ne correspondait pas à ses aspirations intellectuelles et humanitaires. Mon monde ne correspondait pas à ses univers, ses rêves.
Cette discussion avec elle ébranla mes nouvelles certitudes quant à la justesse de mes choix, aux bien-fondés des motifs qui m’ont dirigé vers une carrière militaire.
Coup du destin! Je me blesse sérieusement à une cheville, en descendant trop rapidement l’escalier qui menait à ma chambre au sous-sol. Je dois aviser mon supérieur et me rendre à l’hôpital de la base de Valcartier. Ce repos forcé alla me donner le temps de réflexion suffisant pour saisir que ma destinée n’était pas la carrière militaire. Elle était attirante pour un jeune homme en quête de sécurité comme moi. Mais sur le plan intellectuel, mes dispositions naturelles à la communication, ma sensibilité artistique, me convainquirent de demander, formellement ma libération des forces armées du Canada.
Ainsi, se termina, après quelques mois d’attentes, avec l’accord des autorités, ma carrière militaire. Brève, mais profitable malgré tout!
Je poursuivis des études universitaires en sciences sociales. Mais, je ne regrette pas mon passage à la base D’Iberville! C’est drôle! Pendant plusieurs années, dans des moments de grande insécurité financière ou professionnelle, je pensais à un retour dans les forces canadiennes!
Tout cela a passé, mais traduit la quête de sécurité que je recherchais à cette époque, de ma jeune vie adulte. Drôle de paradoxe, comment celle de la liberté prit toute la place en sachant qui j’étais vraiment et en surmontant les craintes d’aller aux risques de soi-même?
Je crois que ce qui est vrai pour le parcours de vie d’une personne l’est aussi pour une collectivité ou l’évolution d’un peuple!