— Je réfléchis en silence à cette question qui me bouleverse, tant elle est chargée de sens sur ce périple à vélo en solitaire.
« Suis-je venu de l’autre coté de la mer pour sauver les cerfs-volants des enfants ? Serait-il possible que je sois à la recherche de mon propre cerf-volant intérieur, de l’enfant en moi, dont j’ai obligé au silence depuis tant d’années ? Pourquoi cette phrase de Sabrine prend toute la place dans ma tête ?
Je suis ému, toucher droit au cœur, tellement l’émotion ressurgit d’un passé que je croyais avoir oublié…Tuer l’enfance en soi n’est-il le premier crime commis contre sa personne ? Peut-être…
Toute mon enfance, j’ai voulu devenir grand le plus vite possible. Parce que les grands, ils sont écoutés, entendus, pris au sérieux.
Je me souviens de cette enfance, ou il y avait une table à part pour nous, et celle des adultes lors des réunions familiales élargies. Il me semblait que les vraies choses se disaient du coté de la table des grands.
Déjà , à cette période de mes sept ou huit ans, j’avais une idée sur beaucoup de sujets d’adultes.
Je me souviens comment je détestais quand mon père s’amusait à jouer physiquement avec moi.
J’avais l’étrange impression de me sentir dominé, enchaîné à sa volonté, sa force physique et son autorité. J’avais hâte, cette soif de m’affranchir du carcan de l’enfance qui me condamnait au contrôle des grands de ma famille, me faire rabrouer à l’occasion par mes oncles, tantes, grands-parents quand je voulais donner mon opinion sur des sujets d’adultes.
On me traitait de « grand talent », une expression consacrée pas très flatteuse, qui me peinait, moi qui avait tant besoin de l’attention des plus vieux de ma famille.
Elle me parut longue cette enfance dont j’attendais impatiemment le jour ou elle serait derrière moi.
Voilà comment j’ai vécu cette enfance, celle qui devrait sentir bon sur la mémoire du cœur, celle habillée de tuques, de bas de laine, de joues rougies par le froid d’hiver.
« Vous venez de l’autre côté de la mer pour sauver les cerfs-volants des enfants ? »
Je ne peux m’empêcher de sourire à cette interrogation toute en candeur, en poésie.
Le cerf-volant représente une charge symbolique d’une telle force ; l’acte créatif, l’envol en quête de liberté, de vastitude, de grands horizons.
Cette jeune Sabrine n’a aucune idée à quel point, elle vient de déranger ma zone de confort ; cette absence à mon enfance dont j’ai assassiné les stigmates afin d’en faire un être de l’oubli. »
Christian Bilodeau, auteur de cet extrait….